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Le grand Livre
175 pages • Dernière publication le 12/09/2019

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REFLEXIONS & PERSPECTIVES / Contributions / Page 147 • Publiée le 15/05/2018

« Mettre en scène ? », par Romain Fohr

C’est nouveau, certains disent avec soulagement que c’est bientôt fini, je pense que cela a toujours été. Cela peut paraître sans intérêt pour la plupart des gens de s’interroger sur ce que l’on entend par « mettre en scène ». C’est sûrement pour cela d’ailleurs que cela m’intéresse. Mais fais-je partie du même monde ?

Donc qu’est-ce que mettre en scène ? Et pourquoi avoir décidé de le faire un jour ? Et puis ai-je vraiment décidé ? Jusqu’à maintenant je ne voulais pas poser sur le papier ce que j’en pensais, car je crois toujours que cette question est évolutive, en révolution même. Je répondrai aujourd’hui quelque chose qui me paraîtra obsolète demain. Si on savait ce que le théâtre sera dans vingt ans, je n’aurais donc plus rien à inventer ?

Mettre en scène : transposer sur un plateau ce que l’on a dans la tête.

En voyant des spectacles de théâtre, de danse, d’opéra ou de cirque, je me demande toujours : « Quelle est la genèse de cette image ? Comment ont-ils pu trouver ce mouvement ? »

Et cela altère d’ailleurs un peu mon plaisir de spectateur, même si l’émotion passe aussi par l’analyse. Cette entrave n’empêche pas la catharsis.

Pourquoi est-ce que depuis longtemps je prends le temps de mettre, sur mes carnets, mes idées d’espace sur un texte, le début d’une scène imaginaire ? Je ne sais pas. On reste parfois longtemps seul face à ses projets. L’aboutissement c’est aussi de pouvoir les partager et qu’ils s’en trouvent modifiés.  

A huit ans (m’a-t-on dit), je proposais des spectacles en collaboration avec un camarade de bonne volonté, un cousin et parfois l’ami d’une cousine qui n’avait rien à faire de mieux cet après-midi-là.

Nous investissions le poulailler vidé de sa volaille et initialement réservé au goûter, pour mettre en scène notre spectacle de fin de journée. Le rendez-vous pris avec le public, nous devions rendre notre commande en temps et en heure.

Nous inventions et répétions pendant toute la journée une pièce improvisée, que nous présentions avant que chacun des parents ne reparte le dimanche soir. Ma tante avait une immense malle à costumes où chacun pouvait se servir en fonction du rôle à interpréter. Nous reprenions les tics de personnages de la vie réelle comme nos propres parents. Les dimanches ne sont jamais passés aussi vite que ceux-là.

Mettre en scène pour combattre une amnésie, parce qu’on recherche ce paradis évanescent. 

Sous le kiosque en fleurs à côté du portique avec balançoire, trapèze et corde lisse, chacun de nous pouvait défendre son moment d’inspiration de la répétition. Lorsque le texte s’arrêtait, l’un de nous -souvent un garçon- partait dans un numéro d’équilibriste. Je me souviens avoir grimpé sur le haut du portique rouillé et d’avoir traversé en funambule la poutre centrale orange.

J’avais beaucoup de plaisir à entendre les « ah » « fais attention ! » ou le flash qui crépite en plein jour : les feux de la rampe de mes premiers espaces de liberté. C’est mon premier souvenir d’un risque autorisé par mes tuteurs. Les parents ne pouvaient pas venir me chercher et encore moins arrêter la représentation. Ils comprenaient que tout était prévu ! Ils avaient lâché prise.

Tout cela revit à vous l’écrire.

Je partageais de nombreux plaisirs avec les autres enfants, mais prendre l’initiative sur un projet commun ! Cela accaparait la plupart de mon temps. Personne d’autre que moi ne l’a jamais revendiqué. Chacun donnait de la valeur à l’autre avec générosité. Je me rappelle des applaudissements nourris des quelques voisins, amis et parents à la fin de nos numéros de voltige à deux et à quatre.

Nous utilisions toujours les deux mêmes opus sur le mange-disque en plastique rouge : « Noir c’est noir » et « Porque te vas », dérobés aux parents consentants les premières années de nos exploits.

Puis de nouvelles tentatives sont apparues évidentes : le spectacle nautique ! A la piscine où nous présentions nos ballets synchronisés à ma grand-mère maternelle assise tel un juge olympique sur la tribune en béton. Elle nous donnait ses notes avec le plus grand sérieux (elle avait été institutrice pendant la guerre).

Les chorégraphies demandaient des heures de concertations avec mes frères et mes cousines.

Et lorsqu’on rentrait à pied, ma grand-mère nous racontait son plaisir d’interpréter à l’école de jeunes filles Scapin ou Orgon, toujours des rôles de garçons d’ailleurs. Nous avions même droit à quelques vers tirés de cette mémoire pourtant endolorie. « Eh ! Monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous résolvez-vous ? Jetez les yeux sur les détours de la justice. » Je crois que nous étions impressionnés que notre grand-mère apprenne encore ces textes à son âge.

Ma grand-mère paternelle, elle, me récitait quelques jours avant sa mort, des poèmes de Ronsard qu’elle préférait à ses médicaments qu’elle ne voulait plus ingérer.

Mettre en scène c’est transmettre le goût de la poésie, le goût du verbe ; tâcher de le démultiplier ; enfin partager une émotion puissante liée aux mots avec l’appui de la tradition orale.

Mettre en scène pour rendre hommage.

Je pense aussi à ces moments de dispute pour un mouvement mal coordonné ou une entrée en retard. J’avais déjà le souci de la précision. Il fallait que cela soit du bel ouvrage.

Ces saynètes permettaient de nous montrer sous notre meilleur jour ; nous étions persuadés de notre pertinence. Nous nous faisions plaisir !

Mais qu’est-ce que « mettre en scène » alors ?

Confectionner un monde qui s’auto suffit en rapport (ou non) avec le théâtre du monde.

Mais à quoi est due cette cohérence ?

Comprendre ce que l’on propose à ses comédiens et techniciens, accepter les accidents enrichissants, permettre une lisibilité pour le spectateur.

C’est aussi demander aux rescapés des camps de concentrations de se replacer derrière les barbelés de Dachau, et de simuler l’arrivée des libérateurs russes et anglais qui avaient oublié leur caméra deux jours auparavant. Sans ces deux jours de répit, impossible de trouver la force de se tenir debout devant l’objectif de l’histoire.

Organiser une pensée et un espace puis les restituer concrètement.

Mettre en scène c’est enlever les épines d’une rose, pour ne pas blesser l’audience (à moins de vouloir donner des coups à l’estomac comme le boxeur, mais il n’y a guère de satisfaction à taper sur un mannequin sans défense qui a réservé son strapontin). Je privilégie le discours au choc. J’avoue, par contre, lui procurer certaines frustrations salvatrices.  

En tout cas c’est faire… un truc incompréhensible comme de la magie !

Mettre en scène c’est aussi laisser faire les interprètes. Construire, contrôler et lâcher-prise.

Il y a dix ans, je pensais toujours que ma direction était la meilleure puisque réfléchie ; mais il s’avère que la fertilité du jeu de l’acteur (et de l’actrice) modifie cette certitude.

Mettre en scène c’est solutionner pour un court instant des questionnements, quitte à ce qu’on en débatte plus tard ou jamais.

Mettre en scène n’existe plus que dans les crânes qui n’oublieront pas.

L’après-midi du mardi, pas de cours au lycée, j’avais pris l’habitude d’écouter la radio assis sur le carrelage de la salle de bain, dans la pénombre. Après la manipulation crachotante pour trouver la fréquence, je me rappelle de ma brutale émotion lorsque la voix du poste m’apprit le sort réservé à Meyerhold.

Mettre en scène c’est prendre parti l’air de rien, et donner à voir un objet sans que le spectateur perde son libre arbitre.

Tiens, mon chat revient de ses pérégrinations en mâchant une mouche. Les voyages intérieurs forment la jeunesse.

Et prendre le temps de se poser les bonnes questions.

Je vois bien que c’est un luxe incommensurable de ne pas avoir la contrainte du temps pour avoir à élaborer une rhétorique. N’oublions pas que les parents nous attendent autour des petits gâteaux (sic).

Je choisis désormais de prendre le temps de réfléchir et de transposer lorsque certains n’en ont pas le temps matériel. Je me suis octroyé ce droit avec beaucoup de difficultés. Ah les parents, les voisins, les cousins et les amis !

Mon devoir est donc de cautériser ces amputés du temps. Il faut que mes camarades du kiosque puissent se forger encore des convictions, ou se divertir après leur journée de labeur.

Je suis un laborieux qui se nourrit des journaux, des images, des sons, des discussions même les plus stériles.

Penser savoir, c’est s’arrêter de penser.

Je sais que je ne sais pas ; je devine que personne ne sait au fond.

Je ne cherche pas à savoir, mais à être proche de mes sensations, de mes rêves d’enfant et m’inscrire dans la société.

Puis les apporter aux autres de la manière la plus intacte possible. Et recevoir naïvement en retour un : « c’est exactement ce que je pensais ! »

Mettre en scène c’est faire des tentatives et transmettre cette pensée éphémère sans qu’elle devienne parole d’évangile.

Romain Fohr
(15 janvier 2006. Texte destiné à être publié en 2007 dans le bulletin numéro 9 des Lettres de l'APMS, qui n'a pu paraître notamment en raison du retrait de Jacques Rosner, qui assurait la direction rédactoriale de ces lettres syndicales créées à l'initiative de Jean-Pierre Miquel.)



Mots clés :

Meyerhold Vsevolod Fohr Romain

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