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Le grand Livre
173 pages • Dernière publication le 13/06/2019

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REFLEXIONS & PERSPECTIVES / Contributions / Page 144 • Publiée le 15/05/2018

Entretien avec Hamma Méliani (théâtre en banlieue) par J. Connort

Entretien avec Hamma Méliani, auteur dramatique et metteur en scène,

par Jacques Connort , qui lui a posé quelques questions sur le théâtre et la pratique artistique en banlieue.

Jacques Connort : Hamma, tu as écrit entre-autres : "Les Saisons Voraces", "Massajine", "Larlett", "La Rage des Amants" et "Le Lait du Père", texte qui a eu le premier prix d’écriture théâtrale 2001. Ces pièces de théâtre ont toutes obtenu l’aide à la création du Ministère de la Culture et de la Communication, sont-elles publiées ?

Hamma Méliani : Non. Aucune n’est publiée et aucune n’a été jouée.

J. C. : Pourtant, les éditions théâtrales, l’Aneth ou le Théâtre Ouvert sont des structures culturelles dont la vocation est justement l’édition et la découverte des auteurs dramatiques. Ces éditeurs ou La Maison Beaumarchais n’ont-elles pas lu tes pièces.

H. M. : Si, mais malheureusement mes pièces ont toutes été rejetées par ce groupe d’éditeurs que tu viens de citer.

J. C. : Peut-être est-ce par souci d’esthétique que tes pièces ne sont pas publiées ?

H. M. : Ça, il faut le demander aux experts du théâtre ou à certains membres des comités de lecture qui ne comprennent pas l’écriture théâtrale ni la dramaturgie d’un metteur en scène qui écrit pour le théâtre. Ou va savoir pourquoi ? On ne peut pas croire non plus que ces associations d’édition qui sont subventionnées par les pouvoirs publics, même si elles sont gérées encore par les mêmes personnes qui les avaient fondées, font le jeu de la censure.
Dans le cas contraire c’est peut-être le signe d’un décalage entre la créativité des poètes et ceux qui croient avoir la charge de porter leurs paroles.

J. C. : L’amour absolu dans "Larlett", pièce qui a été lue l’an dernier à la Chartreuse et au Studio-Théâtre de la Comédie-Française évoque la Banlieue et le drame social qui s’y joue et les difficultés de la jeunesse à émerger devant tant d’obstacles. Maintenant que le couvre-feu est levé, peux-tu dire un mot sur ces événements qui ont secoué toute la France ?

H. M. : Un mot ne suffit pas pour dire le quotidien. D’abord les faits : deux adolescents poursuivis par des policiers sont retrouvés carbonisés dans une cabine électrique en banlieue parisienne.*
La mort de Bouna et Zyed a touché tous les enfants de France. Mais la banalisation et les circonstances de cette tragédie nous ont tous choqués. Bouleversés tout comme les adultes, les adolescents qui se reconnaissent en Zyed et Bouna, eux qui vivent le même malaise sous les mêmes contraintes du contrôle social ont rapidement réagi pour exprimer leur colère contre les brutalités et le mépris d’une société devenue encore plus cruelle. Et c’est par vagues successives qu’une prise de conscience nationale s’était affirmée dans l’esprit des jeunes. Doit-on empêcher nos enfants de crier leur possible ? Doit-on condamner la vocation rebelle de chaque être ? Alors comment sortir de ce gouffre où s’entassent les amertumes et les inégalités sociales ? Comme une lame de fond sortie des sous-sols, nos enfants se sont levés pour dénoncer les violences de l’injustice. Cette révolte juvénile montre au grand jour la vitalité de la jeunesse de France pour défendre les valeurs de la République. Dans cette vague de colère, c’est l’amour juvénile qui s’exprime parce qu’il aspire lui aussi à la protection, à l’éducation, à la reconnaissance professionnelle des parents, à un mieux vivre. Mais le sens de cette révolte échappe aux personnalités télégéniques qui malheureusement continuent d’occulter le désarroi de toute une population et de stigmatiser la banlieue. Elles jouent par ailleurs à la police de la pensée.

J. C. : Ce réveil de la jeunesse qui se mobilise doit-il tenir compte des mobiles qui ont conduit à une séance de la militance civique et syndicale du terrain politique, social et culturel ?

H. M. : Bien sûr et il ne faut pas perdre la mémoire. La conscience politique qui se forge aujourd'hui dans les cités, les lycées, les universités, la rue et les lieux où les hommes et les idées se rassemblent pour agir collectivement est l’émanation de ce réveil populaire à la vie nationale.
Aujourd'hui, le droit à l’information est une nécessité et la lutte pour le pouvoir à l’expression une réalité.
Jouir du droit de penser, de s’exprimer et d’entreprendre pour conquérir le savoir et la liberté est vital.
Bien que cette révolte ait permis à certains jeunes de participer activement à l’éveil du civisme et de la citoyenneté, elle est honnie par l’intelligence bien pensante qui domine le débat social.
La mauvaise gestion des municipalités et leurs petites solutions de routine, tout comme le marasme généré par l’inégalité, sont vécues comme une étape supplémentaire vers la ségrégation totale.
Certains hommes politiques croient troquer la soumission sociale contre une citoyenneté de circonstance. Dans les faits, ils véhiculent une volonté cynique de rejet et d’hypocrisie. Les micro-projets qu’ils proposent aux jeunes aussi ciblés soit-il, sont insignifiants et dénués de sens.

J. C. : Il y a bien des actions de la politique de la ville...

H. M. : Les expériences entreprises en matière d’intégration et de politique de la ville sont décriées partout, parce qu’inadéquates à la réalité sociale. En outre, les acteurs locaux qui se démènent dans les méandres de l’administration mènent eux une force d’action, créent et tissent sur les sites en difficultés des structures de socialisation et d’éducation populaire. Leurs expériences sont riches d’enseignements. Elles permettent de mieux élaborer, saisir et comprendre le projet social dans son ensemble et les fonctionnements qui caractérisent son application sur le terrain. Ces femmes et ces hommes méritent d’être associés à la réflexion et aux décisions des programmes de l’état et de la commune.
Il serait temps également que l’on agisse tous avec eux immédiatement sur le désordre que provoquent la dépendance, la précarité et le désarroi d’une jeunesse vouée à l’inaction.

J. C. : « Vous êtes tous les filles et les fils de la république » a déclaré le président Jacques Chirac aux enfants révoltés. Qu’en penses-tu ?

H. M. : Il n’empêche que les règles du jeu du droit et du devoir restent posées à tout un chacun face à une situation grave qui laisse durer et perdurer des attitudes et des comportements ségrégationnistes.
La population des banlieues, toutes origines confondues, elle qui trime depuis la Première Guerre mondiale pour la construction de la France, a toujours été perçue comme une peuplade composée d’immigrés venus de toutes les colonies.
Aujourd'hui, nos enfants ont cessé d’être en transit. Ils sont bien plantés dans leur pays : la France moderne. Ils sont français à part entière et ont le droit de se révolter. C’est une révolution culturelle qui couve. Le refus de l’aliénation conduit à la révolte ! Il faut l’entendre et le comprendre : les jeunes veulent changer les mentalités et participer à la révolution culturelle nationale. Assez des discours dominants qui criminalisent enfants et parents ! Les jeunes souhaitent participer à un projet culturel national qui n’incite pas à la création de structures ghettos où se développent le repli citoyen et la multiplication des actions associatives et individuelles.

J. C. :Peut-on penser à de nouvelles initiatives politiques à un projet culturel ?

H. M. : Penser une politique culturelle exclusivement pour les banlieues, c’est exclure de fait ces jeunes filles et garçons de la dynamique sociale nationale et creuser encore plus le fossé qui sépare le centre de la périphérie. Rares sont les entreprises privées qui prennent part aux plans de développement des banlieues. Si ces acteurs économiques, les industriels, les banques et les administrations de la République qui ont en charge la formation, l’éducation et l’emploi participent activement, sans démagogie, à la mise en chantier des projets proposés par les jeunes entrepreneurs, la faiblesse économique de la banlieue peut se changer en richesse nationale.
Mais à ce jour, les acteurs politiques qui s’approprient le pouvoir des médias accentuent la pression anti-banlieusards. Etat d’urgence, couvre-feu, intox, menaces et mensonges. Ils mènent une guerre insensée contre la jeunesse et traumatisent le peuple plus qu’ils ne l’informent. Aujourd'hui, cette mythomanie sectaire s’exprime ouvertement dans les salons, les maisons de la culture, les syndicats, les universités et les partis. Elle agit profondément sur les comportements.

J. C. : Cette mythomanie est quand même loin d’empoisonner l’espoir de la jeunesse même si la banlieue vit une carence terrible au niveau culturel malgré les équipements municipaux.

H. M. : En effet, un écart scandaleux existe entre la population et les « sanctuaires de la culture » où l’art n’a plus de sens. Les artistes doivent réagir à cet appel de la jeunesse. Le théâtre aussi doit retrouver sa vocation et sa fonction dans la société moderne et rompre avec les artifices. Il est temps d’engager des créations parlant le langage d’aujourd'hui et véhiculant les idées, le génie et les espoirs des femmes et des hommes d’aujourd'hui. Les maisons de la culture, les scènes nationales, les galeries sont-elles devenues des concessions attribuées ad vitam aeternam à une élite d’artistes ? Les « sanctuaires de la culture » doivent s’ouvrir aux quartiers et aux artistes afin de dynamiser l’éducation populaire et promouvoir la jeune création. Cette génération est belle et éveillée, ses espoirs et son art vibrent au seuil de nos portes.

J. C. : Les pratiques artistiques sont difficiles à mener en banlieue malgré les politiques de la ville et puis peut-on vraiment parler d’exclusion d’artistes qui mènent une démarche artistique un peu particulière ?

H. M. : L’exclusion n’est pas pratiquée partout et pas seulement en banlieue ni exclusivement contre les banlieusards. Elle est dans le regard honteux des hommes et se manifeste par la constitution de groupes d’intérêts ou de réseaux pervers qui gèrent le négoce de la culture. Parfois on a l’impression qu’une caste refuse de faire place aux artistes de la périphérie et aux créations nouvelles. Le même dédain se manifeste aussi envers le public et les institutions qui les subventionnent. Les démarches artistiques portées par l’acte poétique sont le plus souvent mal interprétées sinon malvenues dans les objectifs du développement culturel des communes et de l’état. Pourtant ces actions sont magnifiques. Elles parlent le langage des vivants pour exprimer le beau, le merveilleux, les rêves de la réalité et communiquer en même temps au public l’idée de résistance pour la conquête de l’amour et de la liberté. Le théâtre que je pratique puise son âme et sa force dans ce qui nous bouleverse. Du moins, c’est un théâtre qui essaie de traduire les interrogations, les passions, les raisons des femmes et des hommes lucides et l’esprit tourmenté des fous. C’est un théâtre en fusion avec son temps, avec son public, avec tous les publics.

J. C. : Certains directeurs de théâtres et de scènes nationales implantées en banlieue affirment mener une action envers le public populaire. Qu’en est-il ? Les salles sont-elles vraiment fréquentées ?

H. M. : Certes des actions pédagogiques y sont menées avec des élèves de lycées et collèges dans le cadre d’atelier-théâtre. Ça ne concerne qu’une vingtaine d’amateurs. Il faut bien justifier les subventions consacrées à ces actions. Mais faut-il encore avoir quelque chose de nouveau, de créatif, de sensé à proposer lors de ces actions pour attirer le grand public dit populaire. C’est catastrophique. Le théâtre meurt de l’intérieur. Une partie des spectacles programmés ne reflètent pas les préoccupations du présent. Quelques théâtreux qui ont la jouissance de cet outil de travail ne conçoivent d’autres spectateurs qu’eux-mêmes et leurs amis. Ils admirent leur nombril dans leur impassible théâtre au rideau de roses alors que le monde est en mouvement constant et la banlieue brûle. Et cela n’encourage pas le public, ni les jeunes dans leur ensemble, à aller au théâtre. Ça me révolte et ça vous dégoûte tous de l’art, du théâtre, de la littérature de circonstance... C’est cette indifférence au public qui me révolte. Cette inutilité du théâtre au théâtre est favorisée par le manque de contrôle des responsables de la culture et par le manque d’intérêt des élites à l’éducation populaire et à la créativité des vivants. Le théâtre est un bien commun. Ne le laissons pas aux mains de ceux qui y font régner le sectarisme et la médiocrité. Le marché de l’art, avec sa cour et son fric, nous sature de sa culture éphémère du plaisir, de la culpabilité, de la haine. L’art facile et bête nous décervelle chaque jour un peu plus. Prenons garde.

(Texte destiné à être publié en 2007 dans le bulletin numéro 9 des Lettres de l'APMS, qui n'a pu paraître notamment en raison du retrait de Jacques Rosner, qui assurait la direction rédactoriale de ces lettres syndicales créées à l'initiative de Jean-Pierre Miquel.)

* Les incidents de Clichy-sous-Bois (2005).



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