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Le grand Livre
173 pages • Dernière publication le 13/06/2019

Dans le cadre de son Action culturelle,
la SACD soutient la création de cet ouvrage
      

HISTORIQUE & ARCHIVES / Le syndicat national des metteurs en scène / Page 62 • Publiée le 15/01/2018

Entretien avec Pierre Franck

Réalisé par Georges Werler en Juin 2004


 
Georges Werler 
: Pierre Franck, vous êtes actuellement co-directeur avec Danièle Franck, votre épouse, du Théâtre des Arts Hébertot. Antérieurement, vous avez dirigé le Théâtre de l’Atelier et plus lointainement encore le Théâtre de l’Œuvre, dans lesquels vous avez réalisé de nombreuses et importantes mises en scène. Aujourd’hui, vous êtes Président honoraire du Syndicat des Metteurs en scène, après en avoir été le Président de 1969 à 2001, date à laquelle vous avez passé le relais à Jean-Pierre Miquel qui pour élargir l’action du Syndicat et son audience, lui donnant le nom de APMS (Association Professionnelle des Metteurs en Scène). Vous avez donc vécu une grande partie de l’histoire de notre Syndicat qui est né en Septembre 1944 et dont les premiers Présidents-fondateurs furent Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet, Gaston Baty, Jacques Rouché, Edward Gordon Craig. Vous avez mené avec opiniâtreté le combat pour la reconnaissance du « droit d’auteur » du metteur en scène. C’est vous qui avez signé la Convention de 1986 avec le Syndicat des Directeurs de Théâtres privés présidé par Jérôme Hullot. A ce titre pouvez-vous me préciser à partir de quand les Metteurs en scène ont-ils été considérés comme des auteurs et comment cela s’est-il passé ?

Pierre Franck : Il y avait un grand désir chez Gaston Baty et les trois autres animateurs du Cartel (Louis Jouvet, Charles Dullin et Georges Pitoëff) d’être reconnus comme des créateurs et comme tels ils considéraient qu’ils devaient être partie prenante à la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), car elle seule en les recevant pouvait leur conférer cette qualité. Jusque-là, les Metteurs en scène étaient les parias du Théâtre. L’unique sauvegarde pour protéger leur travail était le dépôt de leur texte avec relevé de leur mise en scène à l’ART (l’Association des Régisseurs de Théâtre), qui était la seule garantie pour qu’on ne les pille pas mais ce n’était pas vraiment rigoureux car il était difficile à l’époque de prouver le plagiat devant un tribunal. Le premier à avoir exprimé avec force cette conception du travail du metteur en scène fut donc Gaston Baty, encore une fois fortement soutenu par les fondateurs du Cartel. Ensuite, on est entré dans une période où tout est resté en suspens. Sous les Présidences, par ailleurs très efficaces, d’André Barsacq et de Jean Mercure, il n’a pas été possible de reprendre contact avec la SACD du fait de l’opposition de certains auteurs, piliers de la Maison qui avaient peur que la mise en scène réalisée sur leur œuvre ne lui soit définitivement associée. Ce n’était naturellement pas le propos, mais il était nécessaire que cette première mise en scène soit protégée, afin qu’elle ne puisse pas être utilisée comme appartenant à la Direction du Théâtre qui salariant son metteur en scène se trouvait ipso facto propriétaire des droits de suite. De plus, l’affiliation à la SACD était de l’intérêt des Metteurs en scène comme de celui des Directeurs de Théâtre.

G.W. : Pourquoi ?

 P.F. : Premièrement, pour le Metteur en Scène. Car, le Metteur en scène salarié n’était pas maître de son œuvre. C’était le Directeur, qui pouvait le remercier à sa guise puisqu’il était son employé. Puis des formes intermédiaires ont été trouvées : le paiement en honoraires. Mais il aurait alors fallu que les Metteurs en scène soient affiliés à une caisse de travailleurs indépendants, démarche que la plupart n’ont jamais faite, ce qui les mettait aussitôt en situation irrégulière. Ils ont été recherchés par l’URSSAF qui les a réintégrés comme salariés car ils n’étaient déclarés nulle part ailleurs. Naturellement, cette situation ne pouvait perdurer. Quand la TVA est arrivée, il aurait fallu qu’ils rédigent une facture concernant leurs encaissements au titre des honoraires, établie au nom du Théâtre et faisant ressortir ladite TVA, ce qu’aucun d’entre nous ne savait faire. Seule la partie salaire, fort modeste, faisait l’objet d’une fiche de paie concernant les répétitions.
Quand j’ai succédé à Mercure comme Président du Syndicat, après en avoir été le Secrétaire Général, je me suis attelé à cette tâche avec la complicité de Maître Chouraqui, avocat qui nous a aidés sur le plan juridique et qui a assisté à toutes les réunions avec la SACD. Il était également présent quand nous avons été reçus en 1985 par le Rapporteur du budget de la Culture à l’Assemblée Nationale, Monsieur Alain Richard qui nous a dit : « vous êtes effectivement les auteurs de votre mise en scène mais je ne peux rien faire pour vous, débrouillez-vous pour vous annoncer sur les affiches en tant que Régisseurs ! » Nous étions assez découragés, car en fait nous n’étions reconnus par personne, même pas par le fisc. À l’époque il y avait un certain nombre de professions du spectacle qui bénéficiaient d’un abattement fiscal dont « le Régisseur » (20 %) mais pas le Metteur en scène, qui ne figurait pas dans la liste nominative des professions ayant accès à l’abattement fiscal, liste publiée au Journal Officiel. À l’époque, Jean Vilar mettait sur ses affiches « régie Jean Vilar » reprenant la formulation allemande, d’où la confusion.
Voilà pourquoi il a fallu attendre qu’un auteur, Claude Santelli, qui était également un de nos confrères, arrive à la tête de la SACD en 1986, pour que le dialogue reprenne. Le nouveau Président a très bien compris le problème, luttant avec nous contre l’hostilité des vieux conservateurs de la Société, et nous y sommes entrés. Au début comme des parents pauvres, nous avons obtenu « un strapontin»
Deuxièmement, pour le Directeur. Quand la Sécurité Sociale a pris conscience que la partie honoraire lui échappait, puisque les Metteurs en scène, n’étant affiliés à aucune caisse de travailleurs indépendants, ne payaient pas de charges sociales et qu’en même temps les Directeurs de Théâtre ne payaient pas non plus la partie patronale des charges, la Sécurité Sociale a envisagé un redressement général. Ce qui a semé un vent de panique, car il s’agissait de sommes énormes, et seule l’entrée à la SACD a sauvé un régime qui devenait difficilement applicable (facture, TVA, affiliation à une caisse…) tout en évitant aux Directeurs, comme aux Metteurs en scène, cet énorme redressement dont ils étaient menacés et qui aurait mis en difficulté grave un bon nombre d’entre eux pouvant aller jusqu’à la faillite de certains Théâtres.
A cette époque pour entrer à la SACD, deux clauses devaient être remplies, la première « en parts », la seconde « en argent ». Jusqu’en 1998 le nombre de parts rapporté par chaque mise en scène était de 350. Il fallait donc avoir réalisé un minimum de 15 mises en scène passées par la SACD pour accéder au sociétariat. Cette barrière était d’autant plus injuste que les metteurs en scène n’étaient à la Société que depuis 1987. Donc, jusqu’en 1998, la règle était 15 mises en scène en 11 ans ! (Pour l’auteur du texte il suffisait de 3 pièces et ceci depuis le début de sa carrière).
En argent, cela signifiait, qu’il fallait avoir touché une certaine somme de droits, « le cens ». Ce cens, pour accéder au sociétariat est égal à 3 fois le plancher d’affiliation à l’AGESSA (Association pour la Gestion de la Sécurité Sociale des Auteurs). Ce montant est révisé chaque année. Il était en 2003 de 6 309 euros. Il fallait donc avoir perçu au minimum : 6 309 x 3 = 18 927 euros de droits (soit 124 161 francs).

En 1998, quand Jean-François Prévand est arrivé au Conseil d’Administration, premier metteur en scène à siéger au CA de la SACD, avec l’aide de Pierre-Henri Lamauve, Directeur adjoint, ils ont réussi grâce à leur persévérance, à faire adopter deux mesures, d’abord par le CA puis par l’Assemblée générale de juin 1999.
La première fut la promotion exceptionnelle au grade de sociétaire de 34 metteurs en scène. (Le Président Bluwal, lui-même metteur en scène a fortement appuyé cette disposition.)
La seconde fut l’augmentation du nombre de parts rapportées par chaque mise en scène en 700 parts. Donc aujourd’hui, chaque mise en scène rapporte 700 parts et il faut 5 000 parts pour être sociétaire. En clair, 8 mises en scène passées par la SACD sont nécessaires pour accéder à ce grade. (4 pour dépasser les 2 500 parts pour être sociétaire-adjoint). Le « cens » reste inchangé. Pour mémoire, lors des votations, un sociétaire dispose de 100 voix et un sociétaire-adjoint de 50. Seuls les sociétaires sont éligibles au CA.

 Je dois préciser qu’avant de prendre la décision d’entrer à la SACD, bien que nous fussions sur le point d’aboutir et de signer la Convention avec les Directeurs de Théâtres privés, j’ai cru de mon devoir, comme Président, de consulter non seulement les membres de notre Syndicat mais également le plus grand nombre de Metteurs en scène, de quelque notoriété qu’ils soient, pour connaître leur sentiment sur ce sujet d’importance capitale pour leur avenir. J’ai donc organisé un référendum pour que chacun puisse s’exprimer. Tous ont répondu « OUI » pour notre venue à la SACD sauf un qui a répondu « NON » disant qu’il réservait sa réponse. La Convention avec le Syndicat des Directeurs de Théâtre privés reconnaissant le droit d’auteur a donc été signée le 13 novembre 1986.

Nous avons dit au Syndéac (Syndicat National des Entreprises Artistiques et Culturelles) qui est un Syndicat patronal : c’est votre intérêt d’adhérer. Beaucoup ont dit « oui » mais ne sont pas allés plus loin. Cela vient de la nature du contrat qui les lie avec l’Etat puisqu’ils sont salariés de l’établissement qu’ils dirigent et que dans ce salaire leurs mises en scène sont incluses. Ceci a été exigé par le Ministère de la Culture afin de réprimer les abus et les cumuls de salaires pour les différentes activités à l’intérieur du même établissement, directeur, metteur en scène, comédien… Aujourd’hui, ils sont dans la situation qui était celle des Metteurs en Scène antérieurement à la signature de la Convention de 1986. Si on ne veut pas adhérer à la SACD, rien n’y oblige, et rien n’empêche qu’une autre société de perception et de répartition soit créée, mais pour le moment l’important est d’être reconnu, représenté et défendu comme auteur, et actuellement, c’est la SACD qui nous offre ces garanties.

 G.W. : Aujourd’hui alors que notre position à la SACD s’est affermie et que le statut d’auteur est conforté par la présence d’un Metteur en scène au Conseil d’Administration, quelle mission donneriez-vous à notre représentant et que lui proposeriez-vous comme action ?

P.F. : Convaincre le plus grand nombre de Metteurs en scène, qu’ils soient au Syndicat ou non, d’entrer à la Société. Quand le Syndéac aura compris que l’intérêt de ses membres est de revendiquer le statut d’auteur à l’intérieur de la maison dont on leur a confié la direction, ils auront fait un grand pas dans le respect qu’on doit à leur travail de création et dans la protection de leur œuvre. De plus, ils feront par là un acte militant avec tous les metteurs en scène. Cela a d’ailleurs failli se faire à l’époque où Robert Abirached était au Ministère de la Culture, mais son départ a fait de ce projet un rendez-vous manqué. Le Syndéac, à l’époque, a traîné des pieds ne considérant pas cela comme une urgence. Jean-Pierre Miquel avait conscience que c’était le grand projet à réaliser. C’est donc à ses successeurs qu’il appartient de le finaliser. Ce serait un événement historique aussi important que celui d’avoir poussé la porte de la Société des Auteurs.


 



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