SNMS

Le grand Livre
175 pages • Dernière publication le 12/09/2019

Dans le cadre de son Action culturelle,
la SACD soutient la création de cet ouvrage
      

REFLEXIONS & PERSPECTIVES / Contributions / Page 153 • Publiée le 26/01/2018

"Jouer gratuitement en Avignon ?", une lettre de Jean-Paul Tribout

Jean-Paul Tribout à L'assemblée Générale 2016 entouré de Xavier Lemaire et Tristan Petitgirard
(Jean-Paul Tribout à L'assemblée Générale 2016 entouré de Xavier Lemaire et Tristan Petitgirard ©SNMS)

"Le festival d’Avignon vient de se terminer. Cette année (2017, ndlr) près de 1 500 spectacles étaient présentés chaque jour dans le Off.

Peut-on, doit-on, se réjouir de cette créativité galopante ? La prolifération des cellules est rarement un signe de bonne santé, mais c’est un autre débat.

Ce qui me préoccupe est d’un autre ordre.

Il est de notoriété publique, et admis par les autorités du même nom, même si des chiffres précis font défaut, que plus de la moitié des artistes qui s’y produisent ne sont pas payés.

Les salles se louent entre 90 et 120 euros le siège pour un créneau de 2 heures (soit pour une salle de 150 places entre 13 500 et 18 000 euros), les techniciens, et c’est normal, sont payés, le prix des hébergements grimpent en période festivalière, les imprimeurs d’affiches et de tracts sont payés, chaque corps de métier participant de près ou de loin à l’événement reçoit sa part de la manne festivalière, sauf les artistes.

Chacun se débrouille comme il peut, souvent hors de toute légalité. Certains se payent à l’heure, d’autres se partagent une hypothétique recette, d’autres encore, bien que jouant quotidiennement déclarent un ou deux cachets par semaine.

Beaucoup sont à la limite de ce qu’il faut bien appeler une « escroquerie aux ASSEDIC » puisque détournant le régime de l’intermittence, ils transforment (période de répétitions comprises) ce qui est prévu pour être un salaire de remplacement, en salaire de complément.

Je connais tous les arguments, la liberté de création, l’espoir de gagner le gros lot d’un succès qui rémunérera a posteriori l’investissement non rémunéré d’un capital travail, la joliesse de l’acte artistique gratuit, voire le mythe petit bourgeois hérité du XIXe siècle, de l’artiste créant mieux dans la misère que dans le confort, etc.

Il n’empêche que cette situation ne me semble pas saine, et qu’on peut s’étonner que l’Etat, si prompt à traquer ailleurs le travail dissimulé, laisse perdurer cet état de fait.

Il y a aussi, ou il devrait y avoir, pour les artistes en question un problème moral dont la majorité ne semble pas avoir conscience.

Un certain nombre d’acquis obtenus depuis des décennies par la négociation (parfois par la lutte), par les organisations professionnelles, aussi bien d’employeurs que d’employés, sont allégrement foulés aux pieds par des gens qui majoritairement se disent de gauche, voire d’extrême gauche.

Ont-ils conscience que ne pas respecter ce que leur profession a réussi à acquérir, c’est l’équivalent d’être jaune pendant une grève?

Peut-on, au prétexte que toute création est légitime, mettre en péril un droit du travail si difficilement acquis ?

Quid de l’extension, demain, de cette « exception festivalière » à d’autres catégories socio- professionnelles?

Face à eux l’autre petite moitié, constituée de compagnies indépendantes, subventionnées ou non, d’associations, de producteurs privés, qui respectent la légalité, qui payent les participants en respectant les minima conventionnels, qui déclarent et payent les cotisations sociales, défraient les artistes, sont bien évidemment pénalisés par ce dumping social et artistique pratiqué par les premiers.

A part quelques grosses structures bénéficiant essentiellement d’argent public et n’ayant pas à se soucier de rentabilité (et il est heureux qu’il en existe) la plupart des compagnies ou des productions,

Pour continuer à créer, ont besoin de rentabiliser leurs spectacles, soit par les recettes Avignonnaises soit par la vente en tournées.

Elles ont investi en salaires de répétitions, en création, en salaires d’exploitations, il leur faut rentrer dans leurs frais et si possible être bénéficiaires pour amorcer le spectacle suivant.

Lorsqu’une autre compagnie s’est affranchie de ces charges, les répétitions ayant été prises en charge par les ASSEDIC, l’exploitation rémunérée a minima, hors conventions, elle peut évidemment avoir un prix de vente concurrentiel, et de ce fait mettre en péril la survie même de ceux qui travaillent dans la légalité.

Il est facile d’être concurrentiel lorsqu’on ne respecte pas les règles !

Il n’est bien sûr pas question, d’un « appel aux flics », d’une quelconque interdiction de « jouer malgré tout », de brider cette ferveur créatrice mais d’un souci de cohérence et de responsabilité.

Tenter d’organiser le festival Off, sympathiquement issu du « il est interdit d’interdire » de mai 1968, est un défi de taille et toute solution proposée sera forcément insatisfaisante, mais on pourrait, dans un premier temps envisager la disposition suivante :

Contrairement à d’autres pays européens les comédiens en France n’ont pas de cartes professionnelles.

On est légalement considéré comme « professionnel » lorsqu’on est rémunéré selon les conventions collectives pour son travail.

En Avignon le principal support d’information reste le catalogue des spectacles édité par AF & C l’association qui gère, ou tente de gérer, le festival Off.

Je propose donc que ce catalogue soit divisé en deux parties :

D’une part les spectacles « professionnels » (bons ou mauvais sans jugement de valeur), c’est-à-dire ceux où les artistes sont payés et déclarés, l’inscription au catalogue étant liée à la présentation en amont des contrats des acteurs et/ou musiciens/danseurs.

Une seconde partie « Autres » (bons ou mauvais là aussi) qui regrouperait tous les autres.

Cette catégorisation n'aurait rien d'infament mais permettrait pour les artistes comme pour les spectateurs de clarifier la situation."

Jean-Paul Tribout





COMMENTAIRES A LA LETTRE


Réponse de Florence Camoin (vice/présidente du SNMS) Florence Camoin
                                                                                        

"...les directeurs de théâtres sont responsables, autant que les compagnies, si ils accueillent des artistes dans leurs lieux sans s’être assurés qu’ils sont rémunérés pour leur prestation et couverts par les assurances. En cas d’accident ou autre procès, les conséquences peuvent être dévastatrices et ça marche aussi pour les loueurs d’Avignon. Il ne faut pas seulement penser argent... Etre professionnel, c’est aussi mesurer tous les éléments indispensables à l’accueil d’un spectacle dans des conditions simplement humaines. Etre metteur en scène, c’est veiller à ce que les comédiens qu’on dirige ne soient pas pris au piège même si on n’est pas le producteur."



Mots clés :

Intermittence Avignon OFF Tribout Jean-Paul Camoin Florence

Envoyer un commentaire