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Le grand Livre
173 pages • Dernière publication le 13/06/2019

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HISTORIQUE & ARCHIVES / Histoire de la mise en scène / Page 31 • Publiée le 01/02/2019

Régie Théâtrale et Mise en Scène, une filiation ?

Première page du Registre de La Grange                                                           Première page du Registre de La Grange 

A l’époque de Molière ou de Shakespeare on se préoccupait peu de différencier les diverses activités du Théâtre. Le « patron » centralisait tout, il gérait la compagnie, écrivait ou choisissait son répertoire, le mettait en forme spectaculaire et le plus souvent jouait un des rôles principaux. Mais cela n’empêchait pas, par exemple, quelqu’un comme Charles Varlet dit La Grange (1635- 1692), comédien, collaborateur et ami de Molière,  de tenir son fameux REGISTRE. Registre qui a pu le faire considérer comme le précurseur, voire le parfait modèle des grands régisseurs de théâtre. Mais La Grange ne parle pas ou peu de la manière dont les spectacles étaient représentés. Il se concentre sur les activités et la vie de la troupe. En effet la forme théâtrale ne faisait pas l’objet d’une attention particulière. Elle était complètement conditionnée par les structures scénographiques de leur temps. Et depuis les vastes théâtres en plein air de Delphes ou d’Epidaure, les coquilles refermées sur elles-mêmes du monde romain, en passant par les Tréteaux de Foire, le Théâtre du Globe à Londres, les Corrales de Comedias du Siècle d’Or espagnol,  jusqu’aux premiers Théâtres dits « à l’Italienne » de l’époque de Louis XIV, ce sont bien les lieux de spectacle qui évoluent en fonction des sociétés qui les génèrent, la forme du spectacle ne faisant que s’inscrire dans l’espace ainsi prescrit. Shakespeare, dans les « Conseils aux comédiens » de « Hamlet », ou Molière, dans son « Impromptu de Versailles », ont beau s’adresser aux comédiens, ce ne sont en effet que des « conseils » et non la théorisation d’une esthétique ou d’une pratique.


La Comédie-Française                                                                          La Comédie-Française 

Le vrai bouleversement va avoir lieu au milieu du XVIIIe siècle quand Voltaire, non sans mal, obtiendra que la scène de la Comédie-Française soit enfin débarrassée des spectateurs qui y étaient assis. Cette révolution va libérer un espace que, d’une manière ou d’une autre, il fallut bien remplir. S’ajoutant à cela une vraie évolution des techniques (machineries, éclairages…) les cahiers des Régisseurs allaient s’enrichir d’un grand nombre de notes nécessaires à la bonne mémoire des spectacles (déplacements des acteurs, intentions les justifiant, style et unité de jeu, bonne restitution des indications initiales, vérification de la durée prévue pour les scènes ou les changements, fonctionnement des machines, utilisation des décors et du son, description des effets spéciaux, choix délibéré des costumes et des accessoires, etc.). Toutes ces notes allaient se révéler essentielles, notamment pour permettre une reprise ultérieure, un remplacement dans la distribution, ou tout simplement la bonne marche au quotidien d’un spectacle, en garantissant le respect de la création originale. « Original » est bien le mot car ainsi va s’installer progressivement l’idée que la mise en forme du spectacle peut être originale et unique, et même qu’il pourrait y avoir plusieurs façons différentes d’envisager le même texte. Ce qui était une idée très nouvelle. Bref l’idée de « mise en scène » va petit à petit, grâce à l’existence des cahiers de régie, finir par naître et s’imposer. En voulant conserver l’éphémère de la représentation on s’est vite rendu compte que le texte théâtral ne pouvait se réduire au texte littéraire. Et, en cette fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, les cahiers de régie vont fleurir, au point qu’Eugène Scribe, premier président de la Société des Auteurs et Compositeurs (SACD), envoie une lettre de félicitations et de remerciements aux Régisseurs de Théâtre pour l’importance de leurs relevés de mise en scène.

Cahier de Régis
                                                                      Cahier de Régie ©A.R.T

« Mise en Scène », le grand mot est lâché. Et ce au milieu du XIXe siècle. Et ce donc bien avant l’avènement d’Antoine que l’on considère en France, et sans doute donc à tort, comme l’inventeur du métier de metteur en scène (le Théâtre d’Art fut fondé en 1887). Mais Antoine, par sa singularité et sa publicité, personnalisa la fonction. Dorénavant le metteur en scène aura un nom. Il sera celui qui donne au spectacle sa spécificité. Spécificité qui sera consignée par les cahiers de régie : on y revient.

La mise en scène de Cyrano                                                                     La mise en scène de Cyrano ©A.R.T

Selon Antoine, « La mise en scène est bien l’art de dresser sur les planches l’action et les personnages imaginés par l’auteur dramatique. » On parle bien d’art désormais et non plus seulement d’artisanat ou de technicité.

En 1903, Antoine définit la mise en scène comme une « besogne » qui se divise en deux parties : l’une, toute matérielle et l’autre immatérielle qui est l’interprétation du dialogue. Il attribue ainsi à la mise en scène une dimension créatrice, qui vient doubler le champ du savoir faire dans lequel elle avait été jusque-là limitée.

Et ce n’est pas un hasard si, quelques années plus tard (dès 1911, c’est sa date de fondation) l’Amicale des Régisseurs de Théâtre allait se révéler un facteur important de cette évolution. L’Amicale devint en 1920 l’Association des Régisseurs de Théâtre (ART). Des membres éminents de l’ART, comme Louis Jouvet et Gaston Baty (ils furent d’abord régisseurs avant de faire la carrière que l’on connaît) furent les promoteurs acharnés de l’image des metteurs en scène. Le Cartel, avec les précédents plus Dullin et Pitoëff, fit beaucoup pour populariser le concept du metteur en scène créateur.

Logo de l'A.R.T.

Bizarrement, il n’y a pas de quoi d’ailleurs en être si fier, il faudra attendre 1941 et le Régime de Vichy pour que le mot « metteur en scène » apparaisse pour la première fois dans un texte officiel. Mais, après la Libération, ce fut Gaston Baty lui-même, premier président du tout nouveau Syndicat National des Metteurs en Scène, fondé en 1944, qui allait négocier puis obtenir que, dans la Convention Collective de 1946 avec les directeurs de théâtre, le metteur en scène fût considéré comme « collaborateur de création ». « Création », ce mot voulait tout dire. Et la fameuse définition du metteur en scène par Charles Dullin (« le metteur en scène est celui qui, par son art personnel, apporte à l’œuvre écrite par le poète une vie scénique qui en fait ressortir les beautés sans en trahir l’esprit ») sera reprise mot pour mot dans le préambule de la Convention Collective, encore en vigueur aujourd’hui. C’était le premier jalon irréversible d’un long combat qui allait amener la mise en scène à être reconnue comme une œuvre, et conséquemment le metteur en scène comme un auteur. Mais ce combat fut long et continue d’ailleurs aujourd’hui. Dans un premier temps les metteurs en scène furent sommés de prouver que leur mise en scène était bien une œuvre, donc originale. Pour ce, ils furent tenus de déposer leurs relevés de mise en scène. Où ça ? Auprès de la bibliothèque de l’ART, bien sûr. La boucle était bouclée. Il y a bien filiation entre la régie théâtrale et la reconnaissance de l’œuvre. Et même si aujourd’hui les relevés de mise en scène se font plutôt par enregistrement vidéo, même s’ils sont le plus souvent déposés à la Société des Auteurs Dramatiques, ce n’est pas sans émotion que le Syndicat National des Metteurs en Scène a confié toutes ses archives à l’ART (devenue depuis Association pour la Régie Théâtrale).

 Jean-François Prévand



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