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Le grand Livre
175 pages • Dernière publication le 12/09/2019

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REFLEXIONS & PERSPECTIVES / Contributions / Page 139 • Publiée le 09/05/2018

"Sommes-nous trop nombreux ?", question posée par Armand Eloi

Lors de la révolte des intermittents en 2003, le précédent ministre de la culture (Jean-Jacques Aillagon) avait lâché que « dans ce pays, il y a trop de compagnies, trop d’artistes et trop d’intermittents qui produisent parfois des spectacles médiocres. Tout cela coûte très cher », phrase malheureuse qui a aggravé son impopularité. Pourtant, dans les multiples débats qui agitent nos professions, cette question du nombre revient régulièrement, et il est frappant de constater que les confidences recueillies en privé contredisent souvent les prises de parole publique sur un sujet pour le moins délicat. Celui qui se risquerait à affirmer que « nous » - mais qui, « nous » ? Les artistes, les acteurs, les intermittents, les compagnies ? - sommes trop nombreux se verrait aussitôt accusé de trahison et soupçonné de ne pas se compter lui-même dans cet excédent numéraire. Difficile aussi lorsque l'on prend position sur un tel sujet de ne pas confondre son intérêt particulier avec l'intérêt général. C'est bien pourtant de ce dernier qu'il convient de tenir compte lorsque l'on porte ses revendications sur la place publique et que l'on réclame, comme c'est le cas en ce qui concerne les intermittents, la solidarité nationale au travers de financements publics.

Au moment de donner une réponse claire et personnelle à cette question, je me dois de préciser que je suis moi-même comédien, metteur en scène, que je bénéficie du statut d'intermittent du spectacle, et que je dirige une compagnie indépendante de théâtre, modestement subventionnée. J'ai par ailleurs et notamment dans cette revue exposé mon inclination pour une dose plus importante de permanence artistique dans le spectacle vivant.

On le voit, lorsqu'un politique ou un gestionnaire pose la question du nombre, c'est souvent celle du coût pour la société qu'il pose en filigrane. De nombreux artistes exercent leur activité sans qu'il leur soit jamais reproché d' être trop nombreux, c'est le cas des écrivains, celui aussi des plasticiens qui vivent principalement de la vente de leurs œuvres. Quant aux artistes (techniciens, administrateurs) du spectacle vivant et de l'audiovisuel, ce n'est pas quand ils effectuent un travail déclaré qu'ils « coûtent » à la société, mais lorsqu'ils ne travaillent pas, ou que leur activité n'est pas rémunérée, et qu'ils touchent des indemnités des Assedic. On pourra toujours contester les chiffres, on ne peut nier que la part du chômage dans nos revenus a crû régulièrement ces dernières années. D'un point de vue strictement comptable dire qu'il y a trop d'artistes du spectacle, c'est dire qu'il y a trop peu d'activité de ces artistes, que le coût de leur chômage est trop élevé. Cela peut aussi vouloir dire qu'il y a trop de structures (compagnies, etc...) dont le coût de gestion est disproportionné par rapport à l'activité, d'où la multiplication récente de projets de mutualisation.

Cet argument du coût est contestable et contesté, dans la mesure où on peut dire que la proportion de la richesse nationale affectée à la culture est bien trop faible, et qu'au sein de celle-ci les grandes institutions se taillent la part du lion. Je voudrais donc aborder cette question de deux points de vue plus pertinents : celui de la qualité des œuvres et celui de la réponse aux besoins de la société.

Selon les chiffres cités par Pierre-Michel Menger dans « Les intermittents du spectacle »*, les effectifs d'intermittents indemnisés au titre des « congés spectacles » ont crû entre 1990 et 2002 de 115 %, alors que dans la même période le volume total de travail croissait de 68 % et le nombre de contrats de... 269 %. Autrement dit, nous sommes de plus en plus nombreux, nous travaillons de moins en moins, et, surtout, sur des périodes de plus en plus courtes, pour des employeurs de plus en plus nombreux (+ 140% sur la période de référence). Les acteurs jouent moins, les spectacles se jouent moins. L'énergie que nous devrions consacrer à élargir nos compétences, à ciseler un spectacle, est le plus souvent consacrée à la course au cachet, à la subvention, à la programmation. Il ne faut pas se voiler la face : on voit très souvent que les spectacles ne sont pas assez ou assez bien répétés. Je le vis dans ma propre expérience de metteur en scène : comment refuser à un comédien aux abois de s'absenter pour un casting, un jour de tournage, comment travailler sereinement lorsque l'esprit est constamment occupé par des soucis extérieurs à la création ? Il n'est pas possible que la qualité de nos spectacles ne soit pas affectée par le manque de travail, et par le manque de confrontation au public. On ne peut savoir ce qu'un spectacle deviendra lorsqu'il aura été joué vingt ou trente fois, ce qui devrait être un minimum et devient pourtant de plus en plus rare, même dans les grosses structures. Dans le même temps, le format des spectacles s'amenuise, et beaucoup d'œuvres ne sont pas ou plus montées car elles exigent des distributions trop nombreuses (six ou sept artistes en scène, c'est considéré comme une « grosse distribution »). La consonance cognitive nous pousse à adapter notre discours à nos contraintes et à valoriser excessivement le dénuement et la sobriété. Les lectures se multiplient, particulièrement d'ouvrages contemporains, comme pour s'excuser de ne pouvoir leur offrir de « vraies » productions. Si l'offre croît en nombre, on ne peut nier qu'elle baisse en qualité, c'est donc un « trop » pour un « pas assez ». Trop de production, pas assez de diffusion.

Si cette offre est pléthorique, n'est-ce pas qu'elle correspond plus à notre besoin individuel de créativité qu’à la satisfaction d'un besoin exprimé par la société ? J'en suis persuadé. Car c'est souvent là où il faudrait séduire de nouveaux publics avec des œuvres de grande qualité que de pauvres spectateurs se trouvent confrontés à de petites formes peu séduisantes, présentées par des équipes trop jeunes, dans des formes expérimentales dont ils ne saisissent pas les codes ou dans l'approximation du semi-amateurisme. Pourtant, les besoins existent : dans une société dominée par les échanges virtuels, nous avons besoin de rencontres humaines puissantes et palpables, d'émotions partagées, de rituels. Répondre à ces besoins ne demande pas moins d'artistes, mais des projets plus cohérents, mieux travaillés, mieux rodés, plus attractifs. Il s'agit d'offrir une alternative séduisante au home cinéma qui permet d'accéder à des chefs-d’œuvre sans bouger de son fauteuil. S'associer à ces entreprises peut vouloir dire renoncer au projet personnel au profit d'une œuvre collective, justifiant l'usage de fonds publics. Gagner de nouveaux publics, c'est aussi travailler dans la durée et dans la proximité, ce que la multiplication de projets courts et mal financés ne permet pas. Donc, clairement, la structuration de notre offre ne correspond pas aux besoins de la société.

Alors, sommes-nous trop nombreux ?

S'il s'agit des personnes, je réponds clairement NON. Si l'on met de côté la question de l'accès à la profession (ce sera ma prochaine « question qui fâche »), le nombre d'artistes ne me paraît pas excessif par rapport au développement des loisirs dans la société et de l'activité artistique et culturelle sur l'ensemble du territoire.

S'il s'agit des structures, des projets, je réponds clairement OUI. Pour parler de mon domaine d'activité, je dis OUI, il y a trop de « compagnies ». Il faut oser le dire ! S'il y avait moins d'équipes, mais des équipes plus nombreuses, mieux financées, moins de spectacles mais des spectacles mieux travaillés, mieux diffusés, notre revendication d'un meilleur budget pour la culture serait plus légitime.

Pour sortir du cercle vicieux, pour ne pas nous faire une hyper-concurrence suicidaire, je crois que nous, metteurs en scène, avons une grande responsabilité. La politique menée depuis les années 80 nous a presque tous conduits à créer notre propre compagnie, et à nous lancer dans la course en avant. Il faut maintenant inverser le mouvement, diminuer le nombre de structures, et accepter de ne réaliser nos projets que s'ils sont correctement financés, largement diffusés. Il faut aussi que ceux qui nous financent le fassent sur des critères clairs tant sur les salaires (répétitions, représentations) que sur la diffusion, et à des niveaux décents. Il faut, en somme, parfois, accepter de ne pas créer...

A l'Etat aussi de remettre en question sa politique de subvention, d'aider des équipes plus que des personnes, d' oser choisir plutôt que de saupoudrer, et de donner à ceux qui sont choisis les moyens humains et matériels de la création.

Les lignes sont en train de bouger, c'est certain. A nous d'inventer l'avenir, tant qu'il est temps.

Armand Eloi

(Texte destiné à être publié en 2007 dans le bulletin numéro 9 des Lettres de l'APMS, qui n'a pu paraître notamment en raison du retrait de Jacques Rosner, qui assurait la direction rédactoriale de ces lettres syndicales créées à l'initiative de Jean-Pierre Miquel.)

* « Les intermittents du spectacle », Pierre-Michel Menger  (Editions d'Ehess, collection "Cas de figure")



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