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Le grand Livre
173 pages • Dernière publication le 13/06/2019

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REFLEXIONS & PERSPECTIVES / Contributions / Page 139 • Publiée le 14/05/2018

« Un silence sonore... », la mise en scène vue par Jean-Luc Paliès

La pratique modeste de l’Art de la Mise en scène.

Le mariage du texte d’aujourd’hui et de la mise en scène : art contemporain ?

Intimement liées lors de la représentation, il y a évidemment la mise en présence de ces « deux écritures », l’écriture des mots qui vont se « traduire » en sons, en pensées, en silences, et l’écriture des corps dans l’espace associée à l’image, la lumière, l’architecture spatio-temporelle et ses musiques… On pourrait aussi parler de l’écriture imaginaire provoquée chez le spectateur par le frottement réussi des deux écritures, sorte d’addition, de synthèse simultanée et intelligente. C’est l’acteur, l’essentiel vecteur de l’interprétation. L’acteur lui n’écrit pas, il est l’écriture du théâtre… le stylo de l’imaginaire… le clavier de la mémoire. Mais il faut que l’écriture scénique, la mise en scène donc, se détache du pléonasme, de l’illustration, du naturalisme bêta ou de la pure « traduction ». Elle doit créer l’écart poétique nécessaire…De la simultanéité rythmique et juste des deux écritures en écoute, en intelligence, dépendra la réussite de la représentation. Le respect mutuel est donc la règle d’orIl faut retrouver ce patient travail de recherche et de découverte que pourraient organiser conjointement les écrivains de théâtre et les metteurs en scène… Nous pourrions le révéler au public, en trouvant les bons chemins, les bonnes voix, la bonne voie qui ne passe pas nécessairement par les « lourdeurs » scénographiques ou les productions pléthoriques qui deviennent si souvent des projets d’épuisement du désir.
Il faut croire réellement aux retrouvailles du texte et de la mise en scène, dans un espace quasi nu… Mise en écoute des forces d’invention qui devraient se fondre dans ce que les Espagnols nomment le genio, qui n’est pas forcément le génie mais l’ingéniosité surprenante afin de « fabriquer » la rencontre des esprits ciment de notre art.
Ah bien sûr il faut se mettre à la disposition de la « juste trouvaille » ou « génie du duende » et pour cela écouter, encore écouter, réécouter peut-être, entendre sûrement, comprendre… Ils sont effarants ces contres-sens commis par trop de précipitation à vouloir mettre en avant l’égotique provocation de « son » interprétation et pathétiques très souvent les lenteurs et les ennuis qui ne manquent guère d’en découler.
Ne devrions-nous pas plutôt pratiquer et avouer une poétique scénique simple ou le « silence sonore » du metteur en scène devrait se faire entendre tout en s’effaçant en modestie ?

La « relecture des classiques », un art du siècle dernier ?

Comme la mort est intrinsèquement liée à la vie, la « crise » est intrinsèquement liée au théâtre. On pourrait même dire que le théâtre va bien parce qu’il est en crise permanente… Donc rassurons-nous sur les péripéties que nous traversons en ce moment, elles témoignent probablement par leur importance d’un formidable renouveau du théâtre… En effet nous avons changé d’époque… Ce besoin considérable d’échange sur des paroles d’aujourd’hui devrait interroger profondément nos consciences engluées depuis si longtemps dans la « relecture des classiques ».
A la fin du siècle dernier a fleuri l’explosion des relectures dont nous voyons encore quelques avatars au début de ce siècle-ci (cinq mises en scène de "Dandin" !). Comment peut-on raisonnablement continuer à soutenir (tout en proférant de très beaux discours politiques) que nous pouvons parler du monde aujourd’hui avec seulement les mots de Molière, Hugo, Buchner et même Beckett… ? Ne devrions-nous pas « écouter » les écrivains de théâtre vivants qui nous soufflent à l’oreille les petites et grandes musiques que nous devrions orchestrer… ? Car il s’agit bien de cela, organiser les sons, en extirper les sens multiples tout en restant modeste et peut-être même soi-même silencieux.

Politique et modeste pratique de notre art de metteur en scène

Face à cette opinion désarmante que nous ne serions pas à la hauteur « politique » des évènements actuels en référence à un « passé glorieux », j’ai parfois envie d’en finir avec cette « nostalgie » confondante et encombrante. Notre situation de metteur en scène qui demande, nous l’avons vu, invention, écoute, génie en modestie et fermeté artistique… a changé d’époque. Notre art a évolué, il y a une part professionnelle et conceptuelle importante, une nécessaire réflexion préalable. Il y a la réalisation et il y a son suivi.
Trois temps donc pour cette pratique artistique (et non deux comme on le croit souvent) :
- Le  premier temps comprend aussi une part de choix sur les modes de production, de rémunération et bien sûr sur les partenaires et collaborateurs. Ce moment capital aujourd’hui trop souvent négligé ou imposé devrait se valoriser par une sorte de « commande à concept » faite au metteur en scène dûment rémunéré via les droits d’auteur.
- Le deuxième temps, la réalisation, est généralement le plus agréable. On vérifie les concepts à partir desquels se tuilent les « couches » d’hypothèses, où les « collaborateurs » créent ensemble l’œuvre à venir…
« Au théâtre il n’y a pas de problème esthétique, il n’y a que des problèmes pratiques »… j’aime beaucoup cette citation (sans doute déformée) d’un propos de Peter Brook car elle résume dans sa brutalité cette contradiction nodale à laquelle le metteur en scène est soumis en permanence…
- La troisième phase qui se construit dans la complétude de la rencontre au public me paraît requérir cette attention nouvelle dans un contexte de fragmentation sociale. Organisation des rencontres, adaptation de la réalisation et requalification des concepts. C’est aussi un moment de vérification, après réalisation, de la validité des hypothèses…
Il y a aussi un « autre temps » de notre pratique, c’est la mise à flot de projets hypothétiques. Ce temps, nécessairement flou, devient de plus en plus tendu car bien souvent il faut passer à l’acte : rendez-vous, lectures, lettres, dossiers, communications diverses… Parmi ces « pratiques », l’une d’elles devient de plus en plus structurée. Il s’agit des lectures publiques ou semi-publiques revêtant parfois un caractère de quasi-spectacle.
Un des exemples de cette modeste pratique, c’est la Version Pupitre qui est sujette à polémique car elle offre au spectateur une possible « mise en scène » d’une œuvre : la sienne.
Tout est « mis en place » en effet pour suggérer. Créer des correspondances, des débuts de pistes et les mettre en résonance. Le spectateur reçoit simultanément toutes les informations prévues par l’auteur : Le titre, les didascalies, les répliques, les monologues et même la distribution qui elle reste toujours en référant par la présence continuelle des interprètes… formant ainsi, comme en musique une sorte de chœur d’acteur.
La Version Pupitre est une sorte de radiographie d’une œuvre, elle permet à la fois le plaisir, le travail d’intelligence et finalement la continuité du désir…

En conclusion provisoire pour un théâtre éveillé

Faut-il parler de l’endormissement au théâtre , bien sûr que non ! Cet effet soporifique que produisent les forces contradictoires des deux écritures quand elles ne fonctionnent pas ensemble est le métronome textuel, le stylo de l’imaginaire qui fuit (l’acteur à côté de lui-même) et l’indigence, ou pire, l’indifférence d’une mise en scène… Cela arrive parfois… pas qu’aux autres. Ce diable-là Peter Brook l’a bien défini, c’est l’ennui. L’ennui, c’est le pire ennemi… Mais le pire n’est pas toujours sûr comme a dit l’auteur…
Il faut donc lutter pour l’éveil, sinon le réveil de ces cerveaux abrutis par des dizaines d’heures de télé hebdomadaires. Face à la grande machine à « décerveler pour mieux consommer » (cf : les propos de Mr Lelay/TF1) ne devrions-nous pas dévoiler nos batteries… ? Et nos batteries, nos accus, ce sont les écrivains de théâtre d’aujourd’hui… Moteurs de nos futurs véhicules dont les carrosseries dorment encore sur nos planches à dessin mais… Nous ne fabriquons jamais non plus des produits culturels potentiels « contenus » destinés à remplir le vide entre deux spots publicitaires… Ce que nous fabriquons, c’est du rendez-vous de neurones vivants avec l’odeur en plus, la simultanéité des arts en prime et ça, ça, aucune télé ne pourra le faire et ça, ça ne peut pas se mettre en boîte.

Jean-Luc Paliès
(Texte paru dans La lettre n°5 de l'APMS, novembre 2004, et modifié en septembre 2005)



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