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Le grand Livre
169 pages • Dernière publication le 12/04/2019

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HISTORIQUE & ARCHIVES / Histoire de la mise en scène / Page 47 • Publiée le 11/06/2018

Jean-Louis Barrault, le Théâtre et les Nations

Comédien, metteur en scène, chef de troupe, directeur, auteur, Jean-Louis Barrault (1910-1994) a dévoué sa vie au théâtre.


« Celui, qui par amour pour quelques mètres carrés de planches, accepte avec le même amour, de se soumettre à toutes les professions, à tous les corps de métiers, à toutes les corvées qui se greffent autour, celui-là peut être appelé Homme de théâtre ».

Doué en mathématique, le jeune Jean-Louis songe à préparer le Concours des Eaux et Forêts, mais son grand-père, en lui coupant les vivres, fait bifurquer sa destinée. Il doit enchaîner les petits boulots et décide de s’inscrire à l’Ecole du Louvre. Le théâtre l’attire. Surveillant au collège Chaptal, il n’a que le trottoir à traverser pour aller au Théâtre des arts.

Le déclic a lieu lorsqu’il assiste à une des représentations de « Volpone » par Charles Dullin à l’Atelier. Il a 20 ans. Avec l’audace de sa jeunesse, mais sans trop y croire, il demande un rendez-vous à Dullin. Quelques jours plus tard, il passe une audition devant celui qu’il a décidé de prendre comme Maître. Il passe deux scènes. N’ayant pas de camarade pour lui donner la réplique, le jeune homme interprète tous les rôles. Séduit par sa fougue et sa volonté, Dullin l’admet gratuitement à son cours. Il y entre en janvier 1931, et le 8 septembre, jour de ses 21 ans, il débute sur scène dans le rôle d’un domestique dans « Volpone ».


Orphelin, il aime Dullin comme on aime un père. Pour Barrault, Dullin « est un jardinier d’hommes ». Son Maître lui apprend à être humain, mais surtout lui enseigne trois choses : la sincérité, la pureté, le don total de soi. Jusqu’en 1935, Barrault apprend le métier, travaillant l’improvisation, texte et corps. Il fait la rencontre d’Etienne Decroux, un ancien de chez Copeau et des Copiaus. Decroux a une passion l’art corporel et il décèle en Barrault un disciple. Ensemble, ils vont élaborer la « marche sur place ».


« Pour jouer, l’homme dispose avant tout de lui-même. Dès l’origine, il est son propre instrument ».

Toujours en recherche, il réfléchit beaucoup sur l’art théâtral. Mais il se pense plus en élève qu’en Maître. Il est un baladin qui se passionne de tout, trop pour se fixer sur une théorie esthétique. Celles du jeu l’intéressent, mais il les reçoit comme des éclairages orientés. Pour Barrault, le langage du corps tient une place importante.

« Je n’avais pas un emploi déterminé comme acteur. C’est peut-être pour cela que j’ai été tenté, instinctivement, par la mise en scène. »

En 1935, il monte son premier spectacle, une « action dramatique », intitulé « Autour d’une mère ». C’est l’adaptation de « Tandis que j’agonise » de Faulkner, roman que Tania Balachova lui a fait découvrir. Depuis son entrée au cours Dullin, Barrault a été loin dans l’analyse de ses moyens physiques. Il vise le geste fait poésie. Sur les deux heures que dure le spectacle, le texte ne représente que 30 mn. Il compose : « Un concert de geste, de respiration et de cris ». Une grande part du succès vient de la fameuse scène de dressage du cheval.

                                                           "Autour d'une mère" 

« Au dressage du cheval le silence se fit. […] Tenant ainsi le Public et ce cheval par ma bride imaginaire, je me mis, par volupté, à improviser quelque peu […] Dès cet instant, la salle fut, sinon maîtrisée, du moins consentante ».

Le spectacle est présenté du 4 au 7 juin au théâtre de l’Atelier, qu’il a loué grâce au petit héritage de son père. Artaud adore et voit en Barrault un « merveilleux cheval-centaure ». Une matinée supplémentaire, à laquelle Pierre Renoir et Michel Simon assistent, est donnée à la demande de Jouvet. Celui-ci considère alors Barrault comme la révélation de l’année.

« C’est tout ce que nous cherchions au Vieux-Colombier, mais ça restait intellectuel. Maintenant c’est passé dans le sang grâce à toi, grâce à cette génération-là ». (Jouvet)

Le réalisateur Marc Allégret, neveu de Gide, l’engage pour tourner dans « Les beaux jours ». Entre 1935 et 1945, Barrault enchaîne les films, dont les plus marquants sont « Drôle de drame » et « Les enfants du Paradis » de Marcel Carné. Sa prestation remarquable de Baptiste lui apporte une reconnaissance mondiale. Comme Jouvet, tout l’argent qu’il gagne au cinéma est dépensé pour le théâtre.

Baptiste des                                                        Baptiste des "Enfants du Paradis" 

« Toute notre jeunesse a été formée, étayée et protégée par trois hommes : Jacques Copeau, Charles Dullin et Louis Jouvet. Chacun de ces hommes apportait son enseignement particulier qui correspondait à sa propre nature. Copeau nous enseigna les lois, Dullin nous inocula la passion, Jouvet en éprouva constamment la résistance ».

Il s’engage sur la voie libre, mais préparée par Copeau, Jouvet, Dullin, Pitoëff et Baty, d’un théâtre à inventer. Avec Jean Dasté, Paul Higonnenc et Sylvain Itkine, il tente de constituer une compagnie. Mais conduisant mal sa barque, les projets n’aboutissent pas… Il achète un atelier, situé au 7, rue des Grands Augustins, qu’il divise en trois : une salle de spectacle, une salle d’habitation collective et un studio pour lui. Dans ce Grenier des Augustins, repris plus tard par Picasso, Barrault vit une période « anarcho inoffensive ». Il fréquente le Groupe Octobre des frères Prévert (Pierre et Jacques), Tristan Tzara, Robert Desnos, Joseph Kosma… Avec Jacques Prévert, il monte « Tableau des Merveilles », une adaptation assez lointaine de Cervantès, qui connaît un échec.

Le groupe Octobre répétant au Grenier des Augustins                                    Le groupe Octobre répétant au Grenier des Augustins 

En 1937, il adapte et met en scène « Numance », d’après Cervantès. La résonance avec la guerre d’Espagne y est très forte. Les décors et les costumes sont d’André Masson. C’est un retour à la toile peinte mais le peintre est surréaliste. Il considère ce spectacle comme sa première mise en scène, le Faulkner n’étant pour lui qu’un « acte de foi ». Avec ce spectacle, donné au théâtre Antoine, la critique, comme le public, sait que dorénavant il va compter sur lui. L’affiche représente le bucrane, avec un crâne humain entre les cornes, qui devient plus tard le sigle de la Compagnie Renaud-Barrault.


 En 1939, il monte « La faim » d’après Knut Hamsun. Pour ce premier essai de Théâtre Total, cher à Artaud, Barrault délaisse le texte au profit du chant, de la direction lyrique, des gestes symboliques, des cris et de respiration. Il est entouré de Roger Blin, Mona Doll, Jandeline, Higonnenc et du jeune Mouloudji… Il rencontre deux difficultés, la première étant qu’une grande partie du public est peu amène de comprendre les changements des conventions théâtrales ; la seconde est le manque de préparation des comédiens aux techniques corporelles. Malgré ces réserves, le spectacle comptabilise plus de soixante-dix représentations. Avec ses adaptations de Faulkner, Cervantès et de Hamsun, Barrault libère le théâtre français de ses attaches littéraires et se conforte à une remise en écriture pour la scène, d’œuvres conçues en dehors de celle-ci. De 1931 à 1939, Barrault est considéré comme « l’agitateur de théâtre », toujours en mouvement, toujours en recherche.

Roger Blin, Jean-Louis Barrault dans                                            Roger Blin, Jean-Louis Barrault dans "La faim" 

Dullin souhaite qu’il prenne sa suite à l’Atelier… Mais la guerre éclate, sonnant la fin d’une époque. Démobilisé en 1940, il entre à la Comédie-Française, engagé par Copeau, alors administrateur, qui désire du sang neuf et surtout un acteur jeune et fougueux, hors tradition, pour incarner « Le Cid ». La première a lieu le 11 novembre, une date choisie intentionnellement comme un pied de nez à l’Occupant. Barrault, considéré alors comme le « champion » des metteurs en scène de la nouvelle génération, entre dans le théâtre le plus conservateur de France. Certains crient à la trahison. Ce à quoi Barrault répond : « Mais ils oublient Madeleine ! »

Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dans le film                                Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dans le film "Hélène" 

Car, depuis 1936, Barrault a rencontré Madeleine Renaud et l’a épousé en 1940. Elle est une grande vedette du cinéma mais surtout du Théâtre Français, dont elle est sociétaire. Bien sûr, ce n’est pas uniquement par amour que Barrault entre dans l’illustre maison. Il intègre « la Comédie-Française pour retourner à l’école et apprendre ce que je n’avais pas assez approfondi : la tradition, la technique, le métier véritable du théâtre ».

En 1942, l’administrateur Jean-Louis Vaudoyer, qui a pris la place de Copeau jugé indésirable par les autorités d’occupation, nomme Barrault sociétaire, ainsi il va pouvoir mettre en scène des spectacles au Français. C’est « Phèdre » avec Marie Bell. L’année suivante, il monte « Le soulier de satin » de Claudel. La version scénique est réécrite par l’auteur pour que le spectacle puisse être donné. Mais, il dure quand même 5 heures… Barrault fait jouer les vagues de l’océan par des acteurs entraînés à l’acrobatie, comme cela se fait depuis plus de trois siècles à Pékin, et une vingtaine de figurants dans lesquels se trouve Juliette Gréco, Serge Reggiani. C’est un triomphe. Avec Claudel, Barrault a trouvé son auteur. De 1946 à 1980, chacune de ses navigations théâtrales est inaugurée par un texte de Claudel et il monte en tout cinq fois « Le Soulier de satin ».

« Il n'y a de théâtre vivant que si les auteurs y sont attachés. Ce sont les auteurs autant que les troupes qui font les théâtres. »

Paul Claudel, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault                                Paul Claudel, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault 

Marie Bell dans                                             Marie Bell dans "Le soulier de satin" 

En 1946, Barrault de plus en plus mal à l’aise au Français, qu’il appelle « ce monastère sans Dieu », profite de la modification des statuts de la Maison, limitant les possibilités de travailler ailleurs, pour donner sa démission. Il est suivi bien évidemment par Madeleine Renaud. Une nouvelle aventure démarre pour eux avec la création de leur Compagnie.

Marie Bell dans

En accolant le nom de sa femme au sien pour la compagnie qu’il désire fonder, Barrault fait entrer dans la légende leur couple, associé pour toujours à l’amour du théâtre. Car pour Barrault, le théâtre est un acte d’amour. Celui qui le porte vers un texte, qui le fait « se donner » à son personnage, à son public, et qu’il attend en retour de celui-ci. Barrault veut faire un théâtre qui réunit.

« […] Créer une compagnie à l’image d’un théâtre de répertoire et introduire l’alternance dans un privé, qui n’a jamais eu lieu jusqu’ici. Nous voulions monter des pièces nouvelles et servir des auteurs nouveaux, monter quelques classiques pour rajeunir les classiques et faire des progrès dans notre métier, pousser des pointes dans l’avant-garde, continuer de faire des pantomimes, etc. Et nous voulons composer une troupe qui rassemble trois générations […] Une troupe n’est vivante que s’il y a des jeunes gens qui forment la pépinière, des adultes en pleine possession de leur métier et qui rapportent, et des anciens, des aînés, qui fournissent la qualité de la greffe. » 

Jean-Louis Barrault, Simone Valère, Jacques Bertin, Madeleine Renaud, Jean Desailly                 Jean-Louis Barrault, Simone Valère, Pierre Bertin, Madeleine Renaud, Jean Desailly 

Comme Copeau, il sait que l’alternance permet de ne pas être dépendant d’un échec et surtout d’explorer un répertoire plus large et donc de toucher un public varié et fidèle. Sans aucune subvention, il est condamné au succès. Il admet qu’il n’est pas doué pour le recrutement du public, comme son ami Vilar. La première difficulté est de trouver un lieu. Car il n’a pas de théâtre… Il a espéré reprendre l’Athénée avec Jean-Paul Sartre, mais cela n’aboutit pas. Simone Volterra, directrice du théâtre Marigny les accueilles chez elle. Ce théâtre proche des Champs-Elysées a une réputation difficile. Jouvet prévient Barrault et lui dit : « Dans deux mois, tu sais, si tu as besoin de quelque chose, je viendrai à ton secours ». Les Renaud-Barrault engagent leur économie, ils peuvent démarrer. Comme Barrault n’a pas le bail d’un théâtre, il ne peut pas avoir une licence de directeur, il possède donc une licence de Forain.

Jean-Louis Barrault se préparant à jouer                                            Jean-Louis Barrault se préparant à jouer "Hamlet"

Les premiers spectacles sont « Hamlet » de Shakespeare dans une adaptation de Gide (Hamlet se rapproche d’Œdipe), « Les fausses confidences » de Marivaux qui redevient le grand auteur que l’on connaît grâce à lui, « la pantomime des Enfants du Paradis » et la création des « Nuits de la colère » de Salacrou. Barrault, tout au long de sa vie, parcourt le répertoire classique et moderne, de Marivaux dont il renouvelle la lecture à Claudel qu’il impose, en passant par Feydeau à qui il rend sa place de grand auteur.

Jean-Louis Barrault et Louis Jouvet,                                            Jean-Louis Barrault et Louis Jouvet, "Les fourberies de Scapin" 

Mais Barrault invite aussi d’autres metteurs en scène, comme Jouvet en 1949 pour « Les Fourberies de Scapin » de Molière, décors et costumes de Christian Bérard, et dans lequel Barrault fait de Scapin un « Arlequin papillonnant ». Il accueille Jean Vilar en 1951, qui n’a pas encore de théâtre, pour « Œdipe ». Pendant les dix ans passés au Marigny, la compagnie monte quarante-cinq spectacles, soit cinq par an. Barrault fait appel à de grands plasticiens comme Derain, Masson, Balthus… ou compositeurs, Honegger, Milhaud, Kosma, Boulez… Il ajoute à sa troupe permanente, composée entre autres de Simone Valère, Jean Desailly, Marie-Hélène Dasté, Pierre Bertin, des invités de prestiges comme Edwige Feuillère, Pierre Brasseur.

« Nous voulions faire, sur le plan du théâtre privé, ce qu’on faisait dans un théâtre national. »

Dès la fin de la première saison, il met en place les tournées à l’étranger, à la demande du gouvernement français, soit un an avant la création du T.N.P. Ce qui a été important pour la survie de la compagnie. Grâce à ses nombreuses tournées, la Compagnie Renaud-Barrault va devenir un des meilleurs représentants de la culture française à l’étranger. Chose assez rare, la compagnie a joué plus de 50 jours d’affilée à New York.

Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud à New York

« Je crois que la chose la plus rare, la plus noble, la plus méritoire, de beaucoup la plus difficile, c’est de pouvoir durer. J’entends durer sans se vendre ». (Barrault pour les dix ans de la Compagnie)

En 1957, la Compagnie doit quitter le Marigny et s’installe pour un an au Théâtre Sarah Bernhardt, puis part trois mois en tournée. Barrault, qui appartient depuis sa création au Syndicat des metteurs en scène, s’associe avec André Barsacq, Jean Mercure et Raymond Rouleau pour fonder le nouveau Cartel.


 Continuant ses pérégrinations parisiennes, la compagnie s’installe au Palais Royal, où il joue « La Vie Parisienne » dans la même atmosphère et le même style qu’à sa création, « avec des comédiens qui chantent, et non pas des chanteurs, qui ne jouent pas très bien la comédie ». Comme le Français lui a redonné les droits du « Soulier de Satin », il présente Offenbach en alternance avec Claudel.

Simone Valère, Jacques Bertin, Suzy Delair, Madeleine Renaud           Simone Valère, Denise Benoit, Jacques Bertin, Suzy Delair, Madeleine Renaud dans "La Vie Parisienne"

Barrault aspire pour la compagnie à plus de visibilité et surtout à une reconnaissance de l’Etat. Il souhaite faire jeu égal avec la Comédie-Française et le T.N.P. Malraux concrétise son rêve et les installe au « second théâtre de France », l’Odéon, rebaptisé « Odéon – Théâtre de France ». Au Marigny, la compagnie arrivait à équilibrer les comptes avec 60% de taux de remplissage, or l’Odéon, malgré les subventions, nécessite un remplissage plus grand. Barrault reconnaît qu’il « a fallu ramer pendant trois ans » pour trouver leur public. En tout cas le saltimbanque entre à nouveau dans l’institution. Il monte « Tête d’Or » de Claudel avec Alain Cuny et Laurent Terzieff.

Alain Cluny et Laurent Terzieff dans                                             Alain Cluny et Laurent Terzieff dans "Tête d'or" 

Sa programmation est éclectique avec des classiques (Shakespeare, Racine) et des auteurs contemporains (Ionesco, Beckett, Genet). Il révèle Duras, Sarraute. Il accueille des metteurs en scène comme Serreau qui monte Césaire, Blin qui met en scène « oh les beaux jours ! » de Beckett et « Les paravents » de Genet qui suscite de grands remous. Il poursuit ses collaborations avec des peintres (Max Ernst) et des couturiers (Yves Saint-Laurent). Il fait construire une petite salle. Il innove et prend des risques. A force d’audace et d’obstination, il trouve son public.

Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dans                    Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dans "Oh les beaux jours" de Beckett 

En 1965, Barrault devient président de la Société d’histoire du théâtre, à la suite de Léon Chancerel qui avait remplacé Louis Jouvet. En 1966, Barrault est placé à la tête du Théâtre des Nations qui s’installe à l’Odéon. Cette institution, créée en 1957 par A-M. Julien, subventionnée par le gouvernement sous le patronage de l’Institut International du théâtre – Unesco, accueille tous les ans d’avril à juillet, les grandes troupes internationales. Dès sa nomination à l’Odéon, Barrault a reçu Strehler, Brook… Paris est grâce à cette manifestation prestigieuse « le rendez-vous des théâtres du monde ». Barrault fonde le Cartel International, auquel est associé Radu Beligan, Peter Brook, Paolo Grassi, Jan Kott… C’est à l’issue d’une des séances du Théâtre des Nations qu’a lieu l’occupation de l’Odéon lors des événements de Mai 68.

L'Odéon occupé en Mai 1968                                                   L'Odéon occupé en Mai 1968 

Barrault est à Londres, dans le cadre du Festival Mondial du théâtre, à l’Aldwich Theater lorsqu’on l’avertit que l’Odéon est occupé par les étudiants en grève. Il rentre le 15 mai, et comme le lui a demandé le gouvernement tente de négocier avec les occupants. Il découvre qu’il n’est plus l’avant-garde mais un croulant. Il lance la fameuse phrase : « Barrault est mort ! ». La presse n’a gardé que ces mots les sortant de leur contexte. Barrault répond à Daniel Cohn-Bendit qui lui explique que le théâtre bourgeois, représenté par le théâtre de l’Odéon, est mort, que tout est mort et surtout lui Barrault. Ce à quoi, l’artiste répond : « Barrault est mort, il reste un être vivant, alors qu’est-ce qu’on fait demain ? »


Il faut protéger le théâtre, déjà bien saccagé, non plus par les étudiants, mais par les « spécialistes de la révolution » qui ont pris le dessus. Le Ministère demande à Barrault de couper l’électricité. Il refuse pour sauver la maison. Les CRS libèrent le théâtre le 14 juin. Le 25 août, Malraux le limoge, provoquant une levée de protestation de la part de la profession mais aussi du public. (Voir la lettre d’André Barsacq, président du syndicat des metteurs en scène)

Le gouvernement abandonne aussi le Théâtre des Nations, qui doté d’un statut international, se change en un festival itinérant se déroulant tous les deux ans dans les pays disposés à les recevoir. En 1972, Barrault transforme le Théâtre des Nations en des « journées expérimentales de recherches de création et de confrontation théâtrales ». À partir de 1975, elles ont lieu dans des pays différents, le Théâtre des Nations a vécu en tant que lieu et manifestation périodique.

Vivien Leigh, Madeleine Renaud, Laurence Olivier, Jean-Louis Barrault                             Vivien Leigh, Madeleine Renaud, Laurence Olivier, Jean-Louis Barrault 

Barrault reprend la route. Il installe la compagnie à la salle Récamier, et poursuit les tournées dans le monde. En 1970, il s’implante dans un lieu étrange qui montre qu’il est loin d’être « mort », l’Elysée-Montmartre. A l’époque, c’est encore une salle de catch. Il monte « Rabelais », sur une musique de Michel Polnareff. Son dispositif scénique est impressionnant, des praticables formant une croix et les spectateurs sont installés autour des branches. Les vingt-huit comédiens surgissent de partout. C’est un énorme succès. Il a 58 ans. Il monte ensuite « Jarry sur la butte » qui est un échec.

                                                   "Rabelais" à l'Elysée Montmartre 

Toujours à la recherche d’un lieu où se poser, il découvre la Gare d’Orsay. Il demande à la SNCF le droit de planter un chapiteau dans le hall. Il présente « Le vent sous les îles Baléares », quatrième journée du « Soulier de Satin » de Claudel, mis en scène par son beau-fils Jean-Pierre Granval. Trente représentations sont prévues, elles durent quatre mois dans la liesse générale. En parallèle, Barrault revient au Français et monte, sous le chapiteau du Jardin des Tuileries, « Le Bourgeois Gentilhomme » de Molière, avec Jacques Charon en Monsieur Jourdain.


1973, il construit un théâtre chapiteau, avec une charpente qui s’insère dans la gare d’Orsay. Composé d’une grande salle de 950 place, une petite salle, un foyer, un bar-restaurant, il en fait un lieu vivant où « passer la soirée ». En six saisons, conformément à ses principes fondateurs, la compagnie parcourt un large spectre de spectacles, classiques et contemporains, dont « Christophe Colomb » de Claudel, « Zadig » d’après Voltaire. Le Ministère de la Culture ayant décidé de faire d’Orsay un Musée, la compagnie doit partir. Barrault termine son passage à Orsay par l’intégrale du « Soulier », sept heures, avec « une heure d’entracte transformée en pique-nique général ».

« Il a fallu trois semaines pour faire revenir notre public, alors qu’il avait fallu trois ans à l’Odéon ».

Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault dans les travaux du Rond-Point                          Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault dans les travaux du Rond-Point 

En 1981, la compagnie prend un nouveau départ et se pose pour la dernière fois, au Palais des Glaces des Champs-Elysées, projet que Barrault a en tête depuis les années 50. Son « théâtre » d’Orsay étant démontable, il l’installe à la patinoire des Champs-Elysées.

« Je n’ai parcouru que 700.000 km et mis 30 ans pour franchir les 350 mètres entre Marigny et le Rond-Point. »

En souvenir du Théâtre des Nations, Barrault veut faire du Rond-Point une maison internationale du Théâtre. Mais surtout le Rond-Point, représente pour lui le lieu théâtral qu’il a passé sa vie à inventer. En 1991, sa tentative de codirection puis de transmission du théâtre à Francis Huster, échoue, il est « viré » du Rond-Point. Sa dernière apparition publique a lieu aux Molières en 1991 avec Madeleine Renaud, où la profession leur rend hommage. Il meurt le 22 janvier 1994. Il a 83 ans et passé soixante-deux à servir le théâtre. Madeleine Renaud le rejoint le 23 septembre de la même année. Il n’aura eu qu’un regret, celui de n’avoir jamais pu, malgré quelques tentatives, monter une école d’art théâtral.

Jean-Louis Barrault, Marie-Christine Barrault, Madeleine Renaud aux Molières                     Jean-Louis Barrault, Marie-Christine Barrault, Madeleine Renaud aux Molières 

Tableau de Hopper pour les adieux de l'artiste et de sa femme qu'il a peint juste avant sa mort "Two comedians", tableau de Hopper peint juste avant sa mort pour les adieux de l'artiste et de sa femme

Marie-Céline Nivière

Sources : « Dullin-Barrault, l’éducation dramatique en mouvement », Yves Lorelle (Editions de l’Amandier).
« Jean-Louis Barrault, une vie pour le théâtre », sous la direction de Noëlle Giret (Gallimard).
« Jean-Louis Barrault, une vie sur scène », entretiens avec Guy Dumur (Flammarion).
« Jean-Louis Barrault (1910-1994)» (numéro 189 de la Revue d’histoire du théâtre).
« Histoire du théâtre dessinée », André Degaine (Nizet)
« Dictionnaire encyclopédique du théâtre », direction Michel Corvin, article de E. Ertel (Bordas).
« Anthologie de l’Avant-Scène théâtre : Le XXe siècle », sous la direction de Robert Abirached (Avant-Scène théâtre)
Revue de presses à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, archives de l’Ina.



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