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Le grand Livre
173 pages • Dernière publication le 13/06/2019

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HISTORIQUE & ARCHIVES / Histoire de la mise en scène / Page 34 • Publiée le 21/04/2018

Edward Gordon Craig et une seule idée : le Théâtre

« Sans lui, le mouvement pour remplacer les formes de dramaturgie périmées n’aurait pas triomphé si aisément ». (Gaston Baty)

 
Edward Gordon Craig (1872-1966) est considéré comme un des phares de l’esthétique théâtrale contemporaine. Copeau, Jouvet, Baty l’admirent car il a attribué au metteur en scène « la tâche de rivaliser d’invention poétique avec le dramaturge et de donner à voir sur scène la poésie latente du texte ».

Il est un enfant de la balle. Sa mère, Dame Ellen Terry, est une grande et célèbre comédienne. Son père, Edward William Godwin, est architecte, scénographe et auteur d’une étude sur « L’architecture et les costumes dans les pièces de Shakespeare ». Sa sœur, Edith Craig, est comédienne, costumières, directrice de théâtre, et surtout une fervente militante du mouvement féministe anglais.

(Ellen Terry et son fils)                                                             (Ellen Terry et son fils) 

Gordon Craig a joué dès son plus jeune âge, mais sa carrière ne commence vraiment en 1889, à 17 ans, quand il est engagé dans la compagnie Henry Irving, au Lyceum theatre. Il interprète surtout les grands rôles Shakespeariens. En parallèle, il crée sa propre compagnie.

« Irving était un maître extraordinaire, certes, mais nous, il nous fallait essayer de trouver la voie du théâtre que réclamait la nouvelle époque, le monde moderne en marche ».

(Gordon Craig en Hamlet, 1897)                                                                                 (Gordon Craig en Hamlet, 1897)

Mais, en 1897, après un terrible trou de mémoire, il perd sa foi en l’art de l’acteur et abandonne sa carrière qui s’annonçait brillante. Il a 25 ans. Il va alors observer la société, réfléchir sur l’art, quel qu’il soit, lire les grands poètes, s’intéresser aux travaux de Wagner, dessiner, apprendre à graver. En 1898, il crée sa première revue « The Page ». En 1899, la société Purcell, fondée dans le but de faire revivre les œuvres de Purcell, mais aussi celles de Haendel, Gluck, l’engage comme directeur de scène.

« Le but du théâtre, considéré comme un Tout, est de rétablir son Art, car l’art du théâtre n’a rien à voir avec la représentation du réel ».

Il considère l’année 1900 comme la date de son éveil intellectuel. Il n’a alors qu’un seul et même souci le théâtre. C’est parce qu’il aime le théâtre qu’il démarre sa carrière de metteur en scène. Dans ses premières mises en scène, d’œuvres lyriques, il tente de créer un lien entre le mouvement musical et le geste scénique. Il travaille sur l’incarnation symbolique du personnage à travers les passions et les forces qu’il contient. Il aspire à une métamorphose de l’art scénique car il éprouve une profonde haine de l’état du théâtre de son époque et souhaite lui donner un souffle nouveau. Le réalisme, et donc le naturalisme, représente pour lui l’ennui. Pourtant, il a une haute estime pour le travail d’Antoine et de son Théâtre-Libre.

« Le théâtre étouffait sous les ornements, comme une dame trop bien habillée dont on ne distingue plus les formes. Aussi ai-je supprimé toutes les décorations pour obtenir un cadre de scène net ».

En 1903, sa mère, qui dirige alors l’Impérial Theatre, lui commande des mises en scène. Il choisit « Les Vikings » d’Ibsen et « Beaucoup de bruit pour rien » de Shakespeare. Il travaille sur la stylisation de tous les éléments de la matérialité scénique. Les deux spectacles sont des échecs mais ils lui attirent le début d’une reconnaissance européenne. Puisque l’Angleterre demeure indifférente à son désir de servir la cause du théâtre britannique, il quitte son pays pour l’Allemagne où il est invité à la cour de l’Empereur. Il ne reviendra qu’en touriste dans son pays.

(Gordon Craig et Isadora Duncan)                                                    (Gordon Craig et Isadora Duncan) 

1904-1905, sont des années importantes pour lui. Il y a sa rencontre avec la danseuse Isadora Duncan, avec qui il a un enfant. Il entreprend un voyage à travers l’Europe. Mais surtout, il publie ses écrits théoriques : « A propos du décor de théâtre » (1904) et « L’Art du théâtre » (1905, traduit en France en 1920).

« La théorie n’est venue qu’après la pratique. »


C’est dans « L’art du théâtre », un dialogue entre un homme de métier (le régisseur) et un amateur de théâtre, que Craig fait du metteur en scène l’artiste du théâtre de l’avenir. Il considère le metteur en scène comme un concepteur suprême, un créateur absolu garant de l’unité. Puisqu’il connaît la totalité des techniques scéniques, tant du point de vue technique (régie, lumière, accessoire, décor) que du point de vue du jeu de l’acteur, lui seul peut donner une cohérence et une uniformité au spectacle. Il repense le théâtre comme un art moderne et comme un art autonome. Il libère le théâtre de la domination de l’écrit pour le définir comme un art du mouvement. Il va plus loin, affirmant que le théâtre du futur pourra se passer de l’auteur, mais comme nous n’en sommes pas encore là, il conseille, en attendant, de monter les grands dramaturges.

« Tant qu’on ne comprendra pas que la discipline du théâtre consiste en l’obéissance volontaire, absolue du directeur de la scène – équivalent au capitaine – on ne pourra rien entreprendre de grand ».

Craig milite pour la théâtralité pure, affranchie du goût de la littérature. Pour lui, l’art du théâtre est formé par ces éléments : le geste (âme du jeu), les mots (corps de la pièce), les lignes et les couleurs (décors). C’est le rejet de la toile peinte, tout sur scène doit être en trois dimensions. Il pense le décor comme une architecture établie, à l’aide de volumes, par les ombres et les lumières. Le théâtre devient une scène stylisée pour un art de l’espace, des formes et des lignes, des lumières et du mouvement. L’acteur, ce qui créé de nombreuses polémiques, doit devenir une « surmarionnette ».

En 1908, il sort une nouvelle revue, « The Mask », éditée jusqu’en 1929, et à laquelle Copeau et Jouvet sont abonnés. L’objectif de cette revue est de « relever les aspects du théâtre moderne ou ancien trop longtemps méconnus ou oubliés et annoncer le renouveau qui commence à se faire jour. »


Si la pensée de Craig circule alors dans toute l’Europe. En revanche, la plupart de ses projets scéniques restent à l’état d’esquisses, comme « La tempête », « Macbeth » et « Le roi Lear », mises en scène commandées par Max Reinhardt. Craig rompt souvent ses contrats car il refuse toutes modifications à ses projets. En 1906, il termine quand même sa mise en scène « Rosmersholm » d’Ibsen avec la Duse.

(La Duse)                                                                          (La Duse) 

En 1908, grâce à Isadora Duncan, Craig rencontre Stanislavski, à Moscou. Malgré leurs différences artistiques, Stanislavski lui demande, l’année suivante, de mettre en scène la pièce de son choix. C’est « Hamlet » qui demande trois années de préparation. Toute la pièce est vue avec les yeux de Hamlet, le « grand purificateur ». Craig travaille sur le jeu symbolique de l’acteur et pour le décor, il utilise des paravents avec modifications à vue. (Yannis Kokkos lui rend hommage lorsqu’il conçoit la scénographie du « Hamlet » mis en scène par Vitez à Chaillot en 1983.) La première a lieu en 1912. Craig n’est pas satisfait du résultat final, regrettant que Stanislavski n’ait pas choisi les comédiens qu’il souhaitait. La pièce va se jouer plus de 400 fois.

(Décor de la scène finale,                                                       (Décor de la scène finale, "Hamlet") 
 (                                                                        ("Hamlet") 

« Pour Stanislavski deux et deux faisaient toujours quatre. Or il y a des cas au théâtre où deux et deux ne font pas quatre ».

Le refus des compromis explique la rareté de ses réalisations scéniques. Jacques Rouché, qui pourtant l’a fait connaître des metteurs en scène français, en a fait l’amère expérience. Leur projet pour le théâtre des Arts en 1910 tombe vite à l’eau, car Craig veut du temps pour créer.

En 1913, Craig fonde l’école, d'art théâtral, à l’Arena Goldoni de Florence. C’est avant tout un laboratoire expérimental, lieu ou acteur, scénographe, technicien, décorateur peuvent réaliser des idées, mener des expériences qui se veulent innovantes. Il met en place sa réflexion sur la marionnette. Copeau, qui est sur le projet du Vieux-Colombier, lui rend visite. La Première Guerre mondiale met fin à cette aventure. Craig se lance alors dans l’écriture d’un cycle de pièces pour marionnettes.


En 1914, sur un quai de gare à Zürich, Craig rencontre pour la première fois, Appia. Pour cet essayiste décorateur Suisse, de dix ans son aîné, la mise en scène est « la configuration d’un texte rendu sensible par l’action vivante du corps humain et par ses réactions aux résistances qui lui opposent les plans et les volumes construits. » Tous les deux poursuivent la même réforme artistique. Ils vont tout au long de leur vie échanger une correspondance sans jamais travailler ensemble. Et si leurs noms sont souvent accolés, c’est parce que leur vision de la scène théâtrale a eu une grande répercussion dans l’Europe de ce début du XXe siècle.

« Ils ont crevé le plafond des temples, et comme ils ne l’ont pas raccommodé, nous apercevons toujours les étoiles. » (Jacques Copeau).

En 1926, il signe sa onzième et dernière mise en scène « Les Prétendants » d’Ibsen. Il va alors se poser en historien du théâtre et amasser une prestigieuse collection d’ouvrages, que la BNF lui rachète en 1957. Il s’installe en France à partir de 1935 où il reste jusqu’à sa mort en 1966, à 94 ans. En 1940, il est arrêté et incarcéré, comme beaucoup de ses compatriotes anglais vivant sur le territoire français. Libéré en 1941, il va alors soutenir le travail d’Etienne Decroux et militer pour la renaissance du mime. Il va exercer une influence sur tout mouvement qui fait du corps autre chose qu’un porte-voix. ( L'école d'Etienne Decroux. (Inauguration du cours de mime de l'Ecole Etienne Decroux sous la présidence de Gordon Craig)(L'Inauguration du cours de mime de l'Ecole Etienne Decroux sous la présidence de Gordon Craig, ©BNF)

En 1946, en reconnaissance de toute son œuvre pour le théâtre, le Syndicat national des metteurs en scène, le nomme Président honoraire.

En 1962, la Bibliothène Nationale organise une exposition.
(Extrait du Rapport Moral du SNMS de 1962)                                (Extrait du Rapport Moral du SNMS de 1962) 

« Depuis 1900, je n’ai qu’une seule idée en tête, le théâtre ».


Marie-Céline Nivière

Sources : « Ma vie d’homme de théâtre », Gordon Craig (Hartaud, 1962).
« Gordon Craig », Catherine Valogne (Collection les metteurs en scène, Les Presses littéraires de France, 1953).
« Gordon Craig et le renouvellement du théâtre » (catalogue d’exposition BNF, 1962).
« Craig et la marionnette », sous la direction de Patrick Le Bœuf (Actes Sud – BNF).
« Dictionnaire encyclopédique du théâtre », sous la direction de Michel Corvin, article de M. Borie (Bordas).
« Histoire du théâtre dessinée », André Degaine (Nizet).
« Histoire du théâtre », Bernard Sallé (Librairie théâtrale).
« Qu’est-ce que le théâtre ? », Christian Biet, Christophe Triau (Folio Essai).
« Le théâtre français du XXe siècle », ouvrage sous la direction de Robert Abirached (L’Avant-Scène).



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