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Le grand Livre
164 pages • Dernière publication le 01/03/2019

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HISTORIQUE & ARCHIVES / Histoire de la mise en scène / Page 32 • Publiée le 16/02/2019

Firmin Gémier et les premiers pas du Théâtre Populaire

Firmin Gémier (1869 – 1933) est le promoteur du Théâtre National Populaire et « le semeur de graines » de la décentralisation. Considérant la mise scène comme un art, il a été longtemps estimé comme le dauphin d’Antoine.


« Je vais vous parler de mon métier, de mon art si vous voulez »
(phrase d'introduction à sa conférence, « La Mise en scène au théâtre »).

Refusé par deux fois au Conservatoire, il apprend l’art dramatique dans les théâtres de quartier où il se confronte au public populaire. Il se singularise par un jeu original donnant corps au personnage. C’est en fréquentant ces lieux qu’il va réfléchir à ce que peut être un théâtre au service du peuple et non des bourgeois des beaux quartiers.

En 1892, il entre comme acteur et régisseur au Théâtre Libre d’Antoine qui l’associe rapidement à la mise en scène. Mais c’est son interprétation d’Ubu, à la création de la pièce en 1896, dans la mise en scène de Lugné-Poe qui le fait connaître du public. Sa rencontre avec Antoine va être primordiale. Il s’inscrit dans ce désir de faire sortir le théâtre du carcan dans lequel il se trouve.

Firmin Gémier en Père Ubu                                                         Firmin Gémier en Père Ubu 

« La vraie mise en scène, celle qui importe au salut de l’ouvrage, c’est sa mise en vie, si vous voulez, sa mise en action ».

Comme Antoine, Gémier cherche sans cesse à renouveler la mise en scène. Il investit la salle comme un élément de la scène, reliant la scène et la salle par un escalier, et utilise les effets de foules. Il poursuit le travail d’Antoine sur la lumière, en supprimant la rampe, rénovant les moyens matériels de la mise en scène avec une stylisation du décor. Par son irrespect de la suprématie de l’auteur, il libère l’art dramatique de la chape littéraire. Pour Gémier le metteur en scène est à l’écrivain ce que le chef d’orchestre est au compositeur.

Antoine et Gémier dans                                        Antoine et Gémier dans "Une faillite", dessin de Toulouse-Lautrec 

« Le spectacle qui déborde la scène permet de jeter l’action dans le public, de transformer le spectateur en acteur ».

S’il considère Antoine comme son Maître, il le quitte avec fracas en 1900, trouvant que son théâtre est « devenu à la mode ». Il est surtout en désaccord avec le choix des nouveaux comédiens de la troupe. Influencé par Romain Rolland qui dans son manifeste « Un théâtre pour le peuple », propose « d’inventer un nouvel art dramatique, construire un art nouveau pour un monde nouveau », Gémier inscrit sa démarche artistique dans une perspective politique.

« L’art dramatique doit s’adresser à tout le peuple. Par ce mot, notez-le bien, je n’entends pas seulement la classe populaire, mais toutes les catégories sociales. […] Je crois que la plus haute mission du théâtre est de réunir tous ces auditeurs dans les mêmes idées et les mêmes sentiments. »

                                                  "Antoine et Cléopatre" (foule) 

Il prend en 1901 la direction du Théâtre de la Renaissance où il s’essaye une première fois au théâtre Populaire avec la mise en scène de la pièce de Romain Rolland « 14 juillet ». Il crée alors un personnage nouveau : la foule. Celle-ci devient un véritable protagoniste dramatique, « un immense corps à cent têtes ». L’expérience de la Renaissance apprend à Gémier les inflexibles lois commerciales qui l’obligent à devenir un gestionnaire. Dès lors, tout comme Antoine, il affirme le soutien actif de l’Etat sans l’aide duquel le théâtre ne peut être accessible à tous.

Rêvant de fonder un théâtre à l’imitation des structures germaniques subventionnées, il s’associe en 1905 avec Camille de Sainte-Croix pour créer un Théâtre Populaire. Le projet est soutenu par la commission de la Chambre des Députés en 1906, mais refusé par le Conseil Municipal de Paris. Il part diriger le théâtre Antoine où, il équilibre les créations originales avec ce qu’il appelle « les pièces mécènes ».

Chapiteaux du Théâtre National Ambulant                                     Chapiteaux du Théâtre National Ambulant 

Influencé par Romain Rolland et par le Théâtre du Peuple de Bussang, Gémier n’a pas abandonné son idée d’un théâtre populaire. Souhaitant ainsi « déparisianiser » le théâtre, il crée en 1911, le Théâtre National Ambulant. Un théâtre d’art qu’il construit par réaction au théâtre bourgeois. Mais il fustige « ces Théâtres d’Art » qui à ses yeux ne touchent « que les initiés et ne que servent les intérêts de petite chapelle ». Il n’est pas un fervent de Copeau, qu’il vise dans ce propos.

« Le seul théâtre du peuple, c‘est le théâtre des chefs-d’œuvre ».

Dans son désir de faire partager au plus grand nombre un théâtre de qualité, il monte aussi bien les classiques que les contemporains dans un effort constant d’ouverture et de renouvellement. Il peut s’appuyer sur la troupe du théâtre d’Antoine.

« Le théâtre que je veux, sera celui qui sans prévenir, viendra se mettre dans un parc, sur un boulevard, barrera la route, forcera le passant à s’arrêter, à regarder ses affiches, le passant qui sait que cette construction ne sera plus là demain et ne reviendra que dans une, deux, trois années ».


Le Théâtre National Ambulant est un défi à l’entendement, car le projet est de déplacer la totalité d’un théâtre vers les populations de province. Il faut imaginer les premiers convois, gros de 37 voitures, qui sont ensuite remplacés par des wagons, pour le transport d’une salle démontable de 1500 places. Il invente un jeu d’orgue qui permet d’intégrer la lumière à la dynamique dramatique. Avec ce théâtre ambulant, d’où l’on voit la scène et les acteurs jusqu’au dernier rang, il parcourt la France pour présenter les pièces montées à Paris avec la troupe du Théâtre Antoine. N’ayant aucune subvention de l’Etat, il doit abandonner après deux saisons. Mais l’échec logistique, car c’est surtout cela qui a mis fin au projet, ne doit pas faire oublier l’enthousiasme du public. L’expérience inspire Jean Danet en 1959 pour la création des Tréteaux de France. Cette aventure permet de poser les premières pierres de l’édifice de la décentralisation. En 1912, le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts range dans un tiroir, le rapport dirigé par Gémier sur le « Nouveau projet de décentralisation intéressant la province ». A la demande des autorités, lors de Première Guerre mondiale, il crée un théâtre aux armées.

« Il y a pour une œuvre autant de mises en scènes qu’il y a de metteurs en scène ingénieux et chercheurs ».

En 1917, il fonde la Société Shakespeare. « Pour rendre ce génie anglais aussi familier que peut l’être Molière ». Il monte les classiques comme des pièces nouvelles. Il choisit ces textes pour les correspondances qu’ils entretiennent avec le présent. Avec « Shylock ou le Marchand de Venise », en proposant au public français une forme théâtrale qui réunit la scène et la salle en un lieu unique, il révolutionne la représentation. Il brise le 4e mur en faisant jouer les acteurs au milieu du public.

Œdipe au Cirque d'Hiver                                                       "Œdipe" au Cirque d'Hiver 

En 1919, il investit le Cirque d’Hiver et l’aménage afin d’y monter des spectacles qui correspondent aux nécessités d’un théâtre populaire tel qu’il l’a conçu. Il travaille en étroite collaboration avec Baty, qui le considère comme son maître. Baty règle les lumières de la pièce « Œdipe, roi de Thèbes » et met en scène « La grande pastorale ». Ce sont des grands spectacles avec des mouvements de foule sur la scène. Gémier, ayant peu d’affinités avec le théâtre à l’italienne, tente de réaliser par de grands déploiements scéniques cette communion populaire que l’on trouve à l’origine du théâtre grec.

Gémier dans                                                                         Gémier dans "Œdipe" 

Toujours en 1919, la Fédération du spectacle CGT, lui demande d’organiser « l’école professionnelle des artistes dramatique » nommée « Le Conservatoire syndical » qui va permettre à chacun, quelle que soit son origine sociale, de poursuivre des études théâtrales tout en continuant son métier. Gémier, comme Antoine, critique la formation de l’acteur et déteste l’emphase surannée du Conservatoire national. Dullin, qui s’est formé auprès de Gémier, même s’il ne partage pas toujours ses idées, y enseigne. C’est la première fois que l’on propose des cours d’improvisation et de travailler selon la méthode Stanislavski avec le professeur russe Vassili Kouchitachvili.

En 1920, Gémier voit son rêve se réaliser. La Chambre des Députés décide de créer un Théâtre National Populaire à Chaillot, qui devient la cinquième scène nationale. Gémier est nommé à sa direction. Mais ce n’est pas une « bonne affaire ». Les rénovations indispensables sont à sa charge. Les subventions trop faibles ne permettent pas de fonder une troupe. La salle trop grande (5 000 places) n’est pas vraiment adaptée au théâtre. Gémier va devoir mettre en place tout un système pour faire venir les spectateurs. On peut dire qu’il est l’un des précurseurs de la mise en relation avec le public.

La salle du théâtre de Chaillot                                            La salle du théâtre de Chaillot 

En 1921-1922, à la demande de Jacques Hebertot, Gémier et Baty vont gérer, pendant un an, la direction artistique de la Comédie Montaigne, où il monte « L’Avare » avec Charles Dullin.

De 1922 à 1930, il dirige simultanément le T.N.P. et le Théâtre de l’Odéon. L’Odéon est pour lui un nouveau lieu de création mais cela lui permet surtout de « nourrir » la salle du Trocadéro, grâce à sa troupe. Bien que celle-ci soit alors engoncée dans les traditions, le classicisme, Gémier va arriver à bouleverser le jeu des comédiens. Insufflant un courant novateur, il monte des auteurs modernes. Il veut faire du second théâtre français, un théâtre européen, et prend contact avec les créateurs allemands, autrichiens, américains.

C’est dans cet esprit qu’il fonde en 1925, la Société Universelle du Théâtre, première pierre de l’Institut International du Théâtre de l’UNESCO (1948) et du Théâtre des Nations (1957). Il milite alors pour une internationale du théâtre. Délaissant ses autres occupations, il se consacre à elle, organisant ses festivals et ses congrès. Institutionnellement, la SUDT s’apparente à un syndicat international des créateurs et tend à « Protéger, à défendre les droits et les intérêts moraux, artistiques, professionnels, commerciaux de l’art dramatique et musical, à les faire connaître par les gouvernements, par les associations, par les particuliers. »

Ce véritable touche à tout, que ses ennemis considèrent trop brouillon, meurt d’une crise cardiaque en 1933, alors qu’il travaille à une adaptation cinématographique de « Shylock ou le Marchand de Venise ».

Marie-Céline Nivière

Source :
« Firmin Gémier », Catherine Faivre-Zellner (Actes Sud-Papiers, collection Mettre en scène)
« Firmin Gémier, héraut du théâtre populaire », Catherine Faivre-Zellner, (Presses universitaires de Rennes)
« Gaston Baty », Béatrice Picon-Vallin, (Actes Sud-Papiers, collection Mettre en scène)
« Dullin », Joëlle Garcia (Actes Sud-Papiers, collection Mettre en scène)
« Le TNP de Jean Vilar, une expérience de démocratisation de la culture », Laurent Fleury (Presses universitaires de Rennes).
« Le grand livre du Théâtre », Luc Fritsch (Eyrolles)
« Dictionnaire encyclopédique du Théâtre », dirigé par Michel Corvin (Bordas)
« Histoire du Théâtre », Bernard Salé, (Librairie théâtrale)


Commentaires :

Rodolphe Fouano 

"L’expérience du Théâtre Ambulant demeure un épisode majeur de l’utopie du théâtre populaire."


 



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