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Le grand Livre
173 pages • Dernière publication le 13/06/2019

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HISTORIQUE & ARCHIVES / Le syndicat national des metteurs en scène / Page 63 • Publiée le 09/02/2018

Lettre de Anne Delbée sur la disparition de Jean-Pierre Miquel

Le 22 février 2003, Jean-Pierre Miquel, président du SNMS (2001-2003), disparassait. Anne Delbée, signa cet article, « La voix de Jean-Pierre Miquel » pour la « Lettre n°2 de l'APMS »



 
« La tragédie n’implique ni la mort, ni la souffrance. Elle est au-delà de la douleur et des larmes. La tragédie est un passage. Un passage que tout homme rêve d’accomplir ; en dépassant précisément la mort et la douleur pour déboucher sur la conscience et la liberté ».
Jean-Pierre, Ami, tu écrivais ces lignes il y a quelques années dans ton livre « Sur la tragédie » que j’ai lu, relu. Je t’avais confié à quel point il m’avait bouleversée. J’entrevois déjà ton sourire mi-tendre, mi-moqueur qui chuchote à travers le rideau de l’Invisible.
« Quelle importance ! La tragédie n’existe qu’au théâtre. Elle n’existe pratiquement pas dans le concret quotidien, même lorsqu’il paraît exceptionnel ».
« Pratiquement pas ! » écris-tu. Derrière ton ironie se cachait désespérément l’espoir insensé d’y croire quand même ne serait-ce qu’un instant. A cause du théâtre précisément. Pourtant tu faisais tout pour empêcher que quiconque ait accès à cette blessure.
«… Où dois-je recourir
Ô ciel, s’il faut toujours aimer, souffrir, mourir ? »
Tu aimais à redire ce cri de Suréna. La douleur de Corneille, tu l’avais faite tienne, mais à peine effleurée, tu plaisantais comme un écolier renverse à dessein l’encrier sur la magnifique esquisse qu’il vient de faire naître. Nous l’avions entrevue mais trop tard. Tu ne livrais rien sans l’avoir au préalable poli, cadenassé, je dirai presque amoindri par ton ironie, et pourtant un feu inextinguible brûlait en toi – celui de la tragédie.
Si tu l’avais accepté, il t’aurait fallu renoncer aux humains accommodants.
« Alors le langage du personnage qui aura atteint l’univers tragique ne pourra être que différent. Il ne pourra plus employer le langage des autres… »
Cela, tu ne le voulais pas, toi l’homme courtois par excellence. Mais il suffisait d’être sensible au grain de ta voix pour entendre ce renoncement que tu avais choisi. Tu serais un homme sociable mais ta voix était bien celle du héros tragique. Tu te tenais dans l’embrasure de cet écartèlement, grande et mince silhouette, à la jonction des autres et de la Tragédie qui t’appelait.
« Les autres… ceux qui sont restés et resteront toujours dans le drame, et qui donc ne comprennent plus ».
Ton pas de deux avec la mort, élégant, racé en est la preuve ultime.
« Le personnage tragique ne discute pas. Il s’en va ».
D’un seul geste tu as reposé les cartes sachant qu’elles étaient pipées.
Pour ceux qui ne t’ont pas croisé, ou mal, pour ceux qui ne voyaient en toi que l’homme narquois et raisonnable, aux amis, à celles et à ceux qui t’aiment, je recopie ces quelques mots que tu m’as envoyés à propos d’un spectacle :
« Qu’il me fait du bien, qu’il me confirme ce que je crois profondément : plus la théâtralité est affirmée, plus le théâtre est nécessaire, légitime et irremplaçable. La beauté est un bien rare, et li est bon de l’avouer et de le montrer… ».
Là-bas, à travers la distance de cette mer sur laquelle tu t’es embarqué, de grands échos nocturnes de ta voix remontent heureusement à notre cœur. Ecoutons.
« La tragédie c’est aussi l’histoire de la liberté ».
Tu l’as enfin rejointe, obéissant à ton Désir. A nous de reprendre ta voie. Heureusement, tu nous as laissé en dépôt ton humour afin de ne pas te laisser voir nos larmes.

Anne Delbée



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