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Le grand Livre
223 pages • Dernière publication le 06/05/2020

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REFLEXIONS & PERSPECTIVES / La Boîte à idées – 2020 : Réflexions et Propositions nées du Confinement / Page 202 • Publiée le 29/04/2020

Réflexions pour Après par Armand Eloi

Que met à nu la crise du « Covid 19 » du fonctionnement de notre société ?

Tout d’abord, me semble-t-il, que trop d’organisations en France sont mal gérées par une superstructure galopante. Pourquoi l’un des systèmes de santé les meilleurs du monde souffre-t-il autant que le nôtre ? Alors que son coût est proche de celui de l’Allemagne ? Parce qu’on a créé ces dernières années une administration hospitalière compliquée et pléthorique, une « ingénierie » qui décide mais ne « fait » pas. Et, d’après ce que je comprends des articles les mieux renseignés, parce qu’on n’écoute pas ceux qui « font » : médecins, infirmières, aides-soignantes... dont on découvre ces jours-ci le rôle irremplaçable, et le dévouement héroïque, même pour celles et ceux qui reçoivent les salaires les plus bas. Le pouvoir leur a été confisqué.

Ce qui est vrai dans la santé se révèle pertinent pour beaucoup d’autres métiers : les saisonniers, les livreurs, les caissières, les auxiliaires de vie en ville et dans les « EHPAD », tout ce petit personnel assure notre survie tout en étant soumis à une précarité de plus en plus générale et à des salaires qui ne suffisent plus à leur assurer un train de vie décent. D’autres, comme les agriculteurs, se voient soumis à une concurrence injuste et à une dévalorisation de leurs produits.

La précarité de l’emploi semble devenue si évidente que l’on entend souvent que « l’emploi à vie c’est fini », que les plus jeunes doivent s’attendre à vivre « plusieurs vies professionnelles » et autres considérations du même tonneau. Je me demande vraiment pourquoi demain les enseignants, les soignants, les cultivateurs, les commerçants, tous ces gens si utiles à tous, n’auraient pas un métier pour la vie ? Alors certes la précarité rapporte beaucoup à court terme, permet aux employeurs d’économiser les précieuses cotisations sociales (qui feront notamment fonctionner les hôpitaux), fait baisser les prix des services (livraison de repas, chauffeurs en autoentreprise...), donne l’image d’une société « souple », organisée à l’aide de technologies nouvelles, pulvérisant « l’ancien monde ».

Pour tous ceux qui vivent cette précarité, l’envers du décor est moins rose : comment obtenir un prêt, louer un appartement, envisager l’avenir, éduquer ses enfants et même s’épanouir en couple avec en permanence l’épée de Damoclès du chômage au-dessus de la tête (si tant est que l’on ait cotisé pour ce filet de sécurité).

Mais on découvrira vite qu’en temps de crise, la précarité aura un coût financier, social, humain, énorme.

En effet, ceux qui sont fonctionnaires, ou en CDI, s’ils ne continuent pas à travailler ou télé-travailler, vont recevoir un chômage partiel, puis reprendre rapidement leurs activités, bénéficiant d’une véritable continuité sociale.

Les professions libérales, les indépendants trouveront peut-être un soutien ponctuel, et dans les meilleurs des cas, s’en tireront avec quelques pertes.

Mais les autres, les vrais précaires, les stagiaires, les autoentrepreneurs, les intérimaires, tous ceux qui acceptent des contrats de plus en plus courts et mal payés, ceux qui ne cotisent pas au chômage, ceux qui n’ont plus rien, on voit bien que la société va devoir prendre en charge ce que ceux qui les ont employés ont économisé. Si la maladie les épargne, ils vont souffrir de troubles divers, ils risquent de perdre tout revenu, de ne pouvoir payer leur loyer, et de se tourner vers les minimas sociaux, ou de devoir accepter de l’emploi au noir, comme tous ces travailleurs sans papier que l’on se refuse à régulariser.

Cette société du profit facile, de la surconsommation, de la pensée à court terme, des emplois jetables, de l’insécurité sociale, de la précarité généralisée, sans parler de la menace écologique largement documentée, cette face sombre du monde d’hier, ne peut pas être un modèle pour demain. Peut-être cette crise sanitaire sera-t-elle une occasion d’abandonner ce qui ne marche pas.

Comment ce disfonctionnement sociétal se traduit-il dans les métiers du spectacle vivant et de la culture ?

Nous sommes, on peut le dire, le laboratoire du pire.

La superstructure culturelle, auto-baptisée « ingénierie culturelle », quelles que soient les qualités individuelles de ceux qui la composent, est également devenue pléthorique, notamment à la faveur de la décentralisation qui a multiplié les structures locales, départementales, régionales, nationales, les agences de toutes sortes, les comités d’experts, tous ceux qui décident, subventionnent, programment, et tirent toutes un pouvoir exorbitant de l’atomisation des structures de production.

Celles-ci, trop nombreuses, trop fragiles, mal financées, se font une concurrence féroce pour se partager les miettes qui tombent des mains de ceux qui leur ont pris le pouvoir.

Comme à l’hôpital, ceux qui « gèrent » ont pris la place de ceux qui « font ».

Les petites structures de production paupérisées n’ont pas les moyens de l’excellence artistique, créent des formes adaptées à leurs ressources, qui ne correspondent ni à leur désir profond, ni à celui de leur public potentiel. Les distributions sont de moins en moins nombreuses, les spectacles de plus en plus courts, et un large pan du répertoire n’est plus jouable. Le festival OFF en Avignon est une vitrine de cette production. C’est une économie en tension permanente, une course aux moyens, un temps artistique insuffisant, à peine sauvée par le régime de l’intermittence qui a fini par structurer nombre de nos activités.

Dans le même temps, les grandes institutions culturelles meurent lentement, leurs frais de fonctionnement atteignent souvent 80 % de leurs budgets, et les tutelles n’inventent rien de nouveau pour sortir de cet enkystement.

Comme tant d’autres secteurs, et depuis longtemps, nous sommes donc dans l’hyper concurrence, le moins-disant social, l’individualisme, le court-termisme, les flux tendus, sans parler du fort taux de travail dissimulé induit par le mauvais usage du régime de l’intermittence.

Dans la crise sanitaire actuelle, et alors qu’à l’heure où j’écris – en avril 2020 – les scènes semblent condamnées à une longue fermeture, les structures artistiques n’ont aucun moyen de continuer leurs activités, et sont pour la plupart, du fait de leur fragilité financière, dans l’impossibilité de protéger leurs salariés. Certains bénéficieront d’un peu de chômage, mais nombreux se retrouveront sans filet.

 

Profitons de la crise pour réinventer nos métiers, pour bâtir un autre modèle, plus juste et plus durable.
Pensons le long terme.
Pensons collectif.

Privilégions la qualité artistique sur la quantité des structures et des productions.

Si l’on veut diminuer la superstructure administrative qui nous a confisqué le pouvoir, il faut également réguler sérieusement le système de production et mettre à plat le fonctionnement à la fois des équipes indépendantes et des institutions.

Pour les équipes indépendantes, elles doivent être mieux financées et socialement viables : les subventions doivent permettre la création de contrats plus longs qui correspondent à la réalité du travail. Ne fermons pas les yeux là-dessus : ce ne sera possible qu’au prix de financer mieux moins de structures et de créer des subventions planchers compatibles avec une véritable activité professionnelle. Des subventions plus élevées et moins nombreuses, pour un mieux-disant social et artistique, pour des structures prêtes à accepter un cahier des charges contraignant en termes d’emploi artistique. Moins de structures, mais pas moins d’artistes.

Pour rendre du pouvoir à ceux qui font, à commencer par les artistes, il sera aussi nécessaire de leur rendre les clés de leurs maisons. C’est-à-dire de créer des emplois d’artistes permanents dans le théâtre public, partout où cela sera possible, à commencer par les grandes maisons de théâtre, mais aussi dans les théâtres de ville ou sur les territoires plus ruraux. Ces artistes auront à la fois la possibilité de travailler sur le temps long, de peaufiner leurs œuvres, mais aussi de faire le nécessaire travail d’action culturelle qui accompagne la création, sans que ces activités soient absurdement segmentées, voire prennent carrément la place de la création, comme cela se voit trop souvent.

Il est faux de croire que l’atomisation des temps de travail et la précarité soient naturels à nos métiers. Le théâtre (comme la danse ou la musique) est un art qui se travaille sur le temps long, et sa pratique régulière là où les artistes peuvent se préparer et jouer dans la durée donne les meilleurs résultats (comme en témoigne l’enthousiasme suscité en France par la qualité des « ensembles » allemands). Pensons-nous par exemple que Brecht, dont le travail a irrigué la création contemporaine, aurait pu créer ses chefs d’œuvre s’il n’avait pu travailler avec sa troupe, dans son théâtre ?

Employer des artistes permanents (au minimum à l’année) c’est également remettre à sa juste place l’intermittence, qui restera un outil précieux et indispensable pour de très nombreuses activités artistiques, par nature ponctuelles. Le régime de chômage des intermittents doit être revalorisé, et il est nécessaire qu’employeurs et salariés aient intérêt à proposer ou accepter des contrats les plus longs possibles, à travers des incitations diverses, comme des cotisations sociales inversement proportionnelles à la durée des contrats. Ce point est très important car ces dernières années nos métiers se sont littéralement organisés autour de leur régime de chômage, s’adaptant à ses contraintes en termes d’heures à effectuer et de durée d’indemnisation. Il ne peut y avoir de réforme ambitieuse de nos activités sans remettre à plat l’intermittence. C’est aussi la survie du régime qui est en jeu.

Enfin, nous pratiquons des arts qui font encore rêver, et suscitent naturellement des vocations plus nombreuses qu’il n’y a d’emplois à occuper. Il ne faut pas se cacher que trop de pratiques frauduleuses ont cours pour subsister dans le cadre d’une saine régulation de nos métiers. Si on veut qu’ils restent des métiers, il faut être intransigeant avec le non-respect des lois sociales et les pratiques abusives qui prospèrent sur la précarité des artistes. Le rêve est permis à tous, mais ne peut être prétexte à l’exploitation des plus naïfs. Nos aînés se sont battus pour obtenir des droits sociaux, il est impérieux de les protéger. Être artiste professionnel n’est pas un droit. Du reste, la pratique amateur est noble et doit être encouragée.

De tous temps les créateurs ont su penser les mutations du monde, et parmi eux les metteurs en scène. Ce n’est pas un hasard si le Théâtre Public a été théorisé par Jean Vilar au sortir de la seconde guerre mondiale. Nous traversons une crise sanitaire qui nous force à faire une longue pause. C’est le moment ou jamais de repenser nos métiers et d’inventer le monde d’après. Il sera peut-être meilleur.

 Armand Eloi, avril 2020
 



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